Jeunes filles du Quart Monde, qui êtes-vous ?
Revue Igloos n° 65-66/1972

Mis à jour le mercredi 18 avril 2012.

JEUNES FILLES DU QUART MONDE, QUI ETES-VOUS ?

Igloos n°65-66, février 1972

Sommaire

— PAGES JAUNES I

Échos sur une jeune fille inconnue :

Une heure nouvelle sonne pour la femme

II - Délinquance comparée entre garçons et filles, par M. MICHARD.

IV - Prostitution et sous-prolétariat, par le Docteur Paul LE MOAL.

VI - Elles n’ont qu’à travailler.

X - La jeune fille du Quart-Monde ne sait pas qui elle est, par Ch. DEBUYST.

XVII - Vous qui voulez comprendre notre société.

— PAGES BLANCHES

1 - Silhouette

4 - Marie-Jeanne témoigne.

De 14 à 16 ans.

Une grande solitude.

Le rêve d’un grand amour.

Face à un vide.

Place de la fille dans sa famille.

Quitter le milieu pour un temps.

De 16 à 21 ans.

La maternité.

La signification de l’enfant.

Le cadre de vie.

Une grande route toute fermée.

Les portes de sortie et l’emprise du milieu.

— PAGES JAUNES II Une pédagogie de libération : Pour la jeune fille du Quart-Monde ?, par B. MONTACLAIR. XXIII - Le projet ATD XXV - Femme libre, ou femme libératrice, par F. de LA GORCE et A. de VOS van STEENWIJK La tribune des lecteurs. Échos. Informations.

ÉCHOS SUR UNE JEUNE FILLE INCONNUE

Une heure nouvelle sonne pour la femme :

Elle repense ses droits, son avenir. Pourtant, toutes ne peuvent pas le faire. Et celles qui le peuvent en ont le moins besoin.

- Car celle qui a pleine conscience d’être jeune fille, femme, être unique,
- Celle qui connaît ses besoins et aspirations, - Celle qui a déjà les moyens de la parole,
- Celle qui est prête à de nouveaux combats,
- Celle-là les a gagnés d’avance.

Il est une jeune fille que nous ne connaissons pas.
- Elle ne parle pas, ne fait pas parler d’elle dans des états généraux. - Sur elle, ne nous parviennent que des échos. - Mais qui de nous les recueille ?

Délinquance comparée entre garçons et filles

M. MICHARD, Directeur de l’Institut de Formation et de Recherche pour l’Education Surveillée, fait parler les chiffres.

Sur 47.247 cas de délinquance jugés en 1969, 43.095 sont attribués aux garçons, et 4.152 aux filles, soit 1 fille pour 10 garçons. Pourquoi cette différence ? - On est plus indulgent envers les filles, et un dossier pénal est souvent transformé en dossier de protection. La société se sent moins menacée par la délinquance féminine.
- La nature de la délinquance féminine est plus difficile à détecter, notamment :

Avortements ;

recels d’objets volés acceptés en cadeaux ;

vols dans les grands magasins ou chez l’employeur (souvent arrangés à l’amiable) ;

prostitution (souvent occasionnelle) ;

conduites agressives pour défendre un membre de la famille (et qui se règlent dans le cadre du milieu).
- La délinquance des garçons est plus violente : agressions d’individus isolés ou bagarres entre garçons ;

agressions sexuelles, seul ou à plusieurs ;

vols avec ou sans effraction, vandalisme.

Il est frappant de constater que, si l’on étudie les cas d’inadaptation sociale, la dissymétrie disparaît :
- de 13 à 16 ans : 4.635 garçons, 4.325 filles ;
- de 16 à 18 ans : 3.336 garçons, 4.325 filles :
- de 18 à 21 ans : 1.699 garçons, 1.681 filles.

Par ailleurs, une enquête sur le département de la Meuse a révélé un lien étroit entre l’inadaptation de la jeune fille et son milieu socio-culturel ; la jeune fille, très solidaire de sa famille dans les couches les plus défavorisées, va refuser l’intervention rééducatrice qui risque de la couper de son milieu et d’être perçue par elle comme une condamnation de sa famille.

* * *

Ajoutons une remarque faite par le Père Joseph, et reprise par le Professeur Debuyst, qui explique les différences notées entre garçons et filles :

- Pour le garçon, le statut est déterminé par la place sociale qu’il occupe, et il manifeste plus explicitement son agressivité. Les problèmes se situent au niveau de la société, dans les rapports défectueux entre lui et le monde extérieur.

- Pour la fille, elle a besoin d’une valorisation d’un autre type. Le problème est plus complexe, plus ambigu ; il est affectif, c’est une valorisation personnelle qui est recherchée, plus liée à l’affection, à l’amour que les autres lui portent. Ce n’est plus un jugement de valeur axé sur le statut social qu’on possède, c’est l’attention suscitée par les autres, la place qu’on occupe chez les autres. C’est la raison pour laquelle les inadaptations sont plutôt des conflits intrapsychiques se manifestant à travers des fugues, des comportements plus ou moins auto-destructeurs.

Des aspects comme ceux-là sont plus flous, plus difficiles à analyser, et par conséquent la délinquance, l’inadaptation sociale des filles sont bien moins connues et peu d’auteurs les ont étudiées.

Prostitution et sous-prolétariat

Qu’en dit le psychiâtre ?

Il est important de noter d’emblée que prostitution et sous-prolétariat ne sont pas des problèmes à confondre :
- Il existe peu de cas de prostitution notoire (acte en échange d’argent, pas de choix du partenaire) chez les filles des cités d’urgence et autres quartiers sous-prolétaires.
- Le Docteur Paul LE MOAL (psychiâtre, 25 ans d’expérience au Centre d’Observation de Chevilly-Larue) trouve dans les milieux d’origine des mineures prostituées une représentante de toutes les catégories professionnelles. Les jeunes filles issues de familles à ressources insuffisantes représentent néanmoins 53 % des cas, une majorité ; et 21 % des mineures observées, proviennent d’habitations vétustes (les mal-logés en France représenteraient un peu plus de 2 % de la population).

Si le facteur économique un rôle important, affectif joue bien davantage :
- 90 % des prostituées viennent de familles dissociées ; 40 % n’ont pas eu de père au-delà de leur septième année, 22 ( :)/0 ont manqué de mère, et pour celles qui ont eu un foyer apparemment uni, 7 sur 10 n’y ont vécu que de façon intermittente.
- Beaucoup d’adolescentes sont venues à la prostitution accidentellement, au cours d’une fugue dont la cause était précisément le mauvais climat familial. Les expériences enfantines malheureuses ont souvent provoqué des troubles graves dans le développement de leur personnalité, rendant difficile l’identification à la mère et développant une image sadique de l’homme.
- Les expériences sexuelles précoces (8 % entre 13 et 14 ans, 85 % de 15 à 18 ans) ont conduit fréquemment ces filles à une dévalorisation de la sexualité, de l’amour, de l’homme et d’elles- mêmes.

Dévalorisation de soi et des autres

Et sans doute est-ce cette dévalorisation qui est le vrai problème, dont la prostitution n’est qu’une manifestation parmi d’autres. En Quart-Monde, un milieu replié sur lui-même dans la crainte du monde extérieur ne favorise pas la fugue et joue paradoxalement un rôle protecteur pour les filles. Mais la non-structuration de la personnalité, la dévalorisation de soi et des autres, les expériences de relations frustrantes sont la généralité, et nous retrouvons le même processus d’auto-destruction chez certaines filles qui, après les premiers échecs dans leur tentative de vivre un amour, se donnent à n’importe quel garçon, ou plus simplement encore, chez ces innombrables femmes qui oublient toute féminité et abandonnent le soin de leur corps, par découragement et dégoût d’elles-mêmes...

Certains disent : elles n’ont qu’à travailler

C’est une éducatrice en Seine-Saint-Denis qui nous parle : "Elles n’ont qu’à travailler" mais qu’est-ce à dire pour une jeune fille de chez nous ?

Le choix du métier

Il existe une grande distance entre le désir et la réalité. Les filles rêvent d’être lingères, pâtissières, dactylos, laborantines, vendeuses, puéricultrices, et autres métiers non salissants, que l’on a vus le plus souvent exercés par une camarade ou une personne connue.

En réalité, les faibles capacités scolaires des filles ne leur permettent guère que le travail en usine ou le ménage, mais elles préfèrent nettement le travail en usine. A noter que les emplois non qualifiés se font de plus en plus rares.

Autre possibilité : rester à la maison pour aider la mère, mais les adolescentes semblent préférer aller travailler, pour échapper peut-être à l’emprise familiale.

La vie professionnelle.

On accepte d’aller là où on embauche, le plus souvent avec des camarades, très rarement sur présentation des parents. Les filles ne fréquentent guère les Agences Nationales pour l’Emploi. La plupart ne savent pas se présenter, remplir une fiche, lire une petite annonce, aller jusqu’au bout d’une démarche.

Elles se laissent exploiter (travail de nuit, heures supplémentaires non payées, embauchées en remplacement sans le savoir, femmes enceintes mises à des postes trop pénibles, etc.). Elles préfèrent "se mettre bien avec le patron" plutôt que se syndiquer.

Elles changent facilement d’emploi, pour une remarque sur leur lieu d’origine, un geste déplacé, un soupçon, un reproche, ou parce que le travail est trop fatigant (ceci n’est pas toujours un faux prétexte, d’autant qu’elles ont souvent deux heures de trajet qui s’ajoutent aux neuf ou dix heures de travail). Cependant, elles sont plus stables au travail que les garçons, a fortiori quand elles ont déjà connu une vie scolaire régulière. Mais elles ne sont pas motivées, ne cherchent pas une promotion par le travail ; elles s’y engagent en attendant un compagnon.

Le salaire est bas (3,50, 4 F de l’heure) et généralement intégralement remis aux parents qui donnent 20 à 30 F par semaine pour s’habiller.

Pourtant, l’attrait du gain joue un grand rôle pour les filles, même si elles n’ont pas d’autonomie financière, et pour les parents aussi. (On a vu certains parents commencer à s’intéresser à leur fille placée, au moment où elle était en âge de gagner sa vie).

Mais finalement, le plus grand facteur de stabilité est d’ordre affectif : un climat sympathique dans la famille ou à l’usine par exemple. Et inversement, si la vie affective ou sentimentale est perturbée, le travail en souffrira.

Apprentissage et formation.

Avant 16 ans, les jeunes trouvent parfois des emplois mal payés et non déclarés. Mais rares sont ceux qui bénéficient d’un contrat d’apprentissage, qui engagerait les deux parties. Dans une Cité de la région parisienne, l’on connaît un garçon qui, après une bonne réussite scolaire, a tenté cette formule. Mais il a quitté son patron après la période d’essai, ayant l’impression d’être exploité. Les autres n’essaient même pas : "Un apprentissage ! Tu te rends compte, un contrat de trois ans ! Ecoute, tu me connais, moi je sais bien que si mon patron me fait une remarque, je prends mon compte et je m’en vais"

Deux filles sont pourtant en "apprentissage" dans le commerce, mais en réalité comme femmes de ménage, placées là par leurs mères.

La plupart n’ont pas de formation, et au départ n’en souhaitent pas. Parfois, elles changent d’avis après une période de travail, mais elles n’assimilent pas l’enseignement théorique, il leur faut un enseignement pragmatique mille fois répété. La F.P.A. leur est souvent inaccessible à cause du faible niveau scolaire. Enfin, certaines écoles, telles les écoles ménagères, ne les préparent pas du tout à ce qu’elles trouveront dans l’industrie. les forment dans des métiers sans débouchés (exemple couture). De plus, on a tendance à leur faire croire, avant 16 ans, que tout leur est dû, et ensuite elles sont désarmées devant la vie réelle, d’autant qu’elles n’ont pas du tout le sens de leurs véritables aptitudes (exemple une jeune fille incapable de compter veut être caissière).

* **

De département en département, de ville en bourg et en village, les échos se rejoignent : Le travail !... - mais quel travail ?...

Le Foyer de M... reçoit des enfants et des jeunes de Paris et sa région, qualifiés de "cas sociaux". Certains sont placés au Foyer dès leur plus jeune âge et y vivent jusqu’à leur majorité. Durant ces séjours de longue durée, les enfants fréquentent différentes écoles de Paris ; dans la majorité des cas les liens avec la famille sont conservés.

Pour les filles, nous dit Mère Marie-Bernard, la période de l’adolescence correspond à un besoin d’identification. C’est à ce moment qu’elles désirent connaître leur dossier, savoir pourquoi elles sont placées, qui sont leurs parents. Mais c’est aussi une période de bifurcation, de choix, de déchirement.

Bonne à rien ! : "Elles pensent qu’elles ne valent rien, qu’elles sont incapables de faire quelque chose". Ainsi, la majorité d’entre elles choisissent une branche technique, souvent, le commerce, da comptabilité ; mais très peu parviennent au C.A.P. Elles veulent gagner de l’argent et prennent des métiers manuels élémentaires (conditionnement par exemple). Leur scolarité a toujours été difficile ; elles disent souvent "je ne suis bonne à rien parce qu’on ne m’a pas aimée".

Figée dans son milieu : Pourtant quelques-unes avaient la possibilité de poursuivre des études, mais elles sont retournées vivre chez elles.

Souvent l’avenir leur apparaît bouché à cause du milieu. Ainsi la jeune P. refusant d’épouser le garçon qu’elle aime parce qu’elle a honte de lui présenter sa mère, semi-clocharde qui passe ses journées à boire.

Parfois, le milieu reprend la fille, comme par vengeance. A..., 15 ans et demi, partit un samedi matin dans sa famille. Le soir, un homme téléphonait au foyer : "A. ne rentrera plus, je l’ai épousée. Je peux vous montrer le livret de famille, si vous ne me croyez pas !"

Ainsi l’adolescente vit déchirée entre cette vie où elle pourrait se réaliser et cette solidarité profonde avec la famille où elle sait que rien ne sera pour elle, pas même la joie d’un foyer : "l’amour n’est pas pour nous" disent-elles souvent.

La jeune fille du Quart Monde ne sait pas qui elle est.

Extraits du Cours Public 1970.1971, fait par Christian DEBUYST, professeur de psychologie et de criminologie à l’Université de Louvain.

L’aliénation du groupe familial

L’année passée, on a insisté sur le rôle de la mère, pôle principal autour duquel la personnalité s’organise. Le rapport de l’enfant avec le monde extérieur ne peut se faire que s’il n’a pas peur de se lancer, s’il a confiance, et il a besoin pour cela d’un horizon protégé par le père et la mère.

Or en Quart-Monde, ’même si dans la majorité des cas la mère est affectueuse, l’on s’aperçoit qu’une série de comportements indispensables n’ont pas lieu. Par exemple, il est difficile de faire sortir l’enfant à l’extérieur : tendance à vivre replié sur soi, car toute sortie est une manière de s’exposer au regard, à la critique, au danger. Ce sont des "mères sous surveillance" : on a un regard permanent sur tout ce qu’elles font. Si bien qu’au lieu d’avoir un comportement protecteur vis-à-vis de l’enfant, la femme se braque dans une attitude d’autodéfense, de protection de soi, où l’enfant est presque oublié. L’enfant ressent l’insécurité de la mère ; l’affection de celle-ci peut être grande, il n’empêche qu’au niveau de l’organisation de l’affectivité il y aura une déficience nette. On peut parler ici d’aliénation du groupe familial dans le processus éducatif.

Pas d’attentes positives

Normalement, les parents s’attendent à ce que l’enfant se comporte d’une certaine façon, qu’il progresse, et on organise l’espace environnant en fonction de cette attente ; on applaudit à ses exploits, et c’est à travers ces exploits soulignés, provoqués par le milieu, que le Moi se structure, fait l’expérience de ce qu’il est capable de quelque chose. Tout le processus d’identification du Moi se fait à travers ces attentes positives.

En milieu sous-prolétaire, les attentes sont moins apparentes. On laisse le bébé dans son landau pour qu’il n’encombre pas un espace surpeuplé. Parfois l’on s’esclaffe de le voir marcher, à d’autres moments on s’en irrite : il n’y a rien d’organisé. Parfois même, il semble qu’il y ait des attentes négatives, car c’est.à propos des enfants qu’interviendra le monde extérieur. Les enfants deviennent cause de nouveaux conflits, de nouvelles condamnations. “ Qu’est-ce que tu as encore fait ? ” dit-on pour l’accueillir. Le danger est que l’enfant s’identifie à cette attente négative permanente, et s’achemine vers la délinquance. Cette absence d’attentes positives, caractéristiques en Quart Monde, entraîne, parce que l’enfant n’a pas été introduit dans un processus dynamique, des troubles parfois graves au niveau psycho-moteur, au niveau du développement intellectuel et des relations avec autrui.

La jeune fille sous-prolétaire face à son milieu familial

Tout se centre autour d’une idée capitale, l’ambiguïté des rapports parentaux avec la fille :

a) Rapports mère-fille

Nous avons vu que l’enfant ne recevait pas de sa mère la sécurité affective dont il a besoin. Au contraire, c’est d’une certaine manière l’enfant qui joue un rôle sécurisant pour la mère, lui donne son statut, sa justification, son rang social et même des avantages matériels. L’enfant devient objet de spectacle devant autrui parce que la mère le donne en spectacle pour provoquer l’attention du monde extérieur ; ceci est ressenti comme une inquiétude par l’enfant, mais d’une manière beaucoup plus profonde par la fille qui voit dans sa mère un modèle de ce qu’elle est destinée à être. C’est à ce propos que nous avons parlé d’une véritable fusion mère- enfant, mais plus particulièrement mère-fille, qui durait plus longtemps que dans une famille normale et qui rendra difficile toute émancipation harmonieuse de la fille. Si l’émancipation se fait d’une manière tardive, aux environs de la période pubertaire, d’autres difficultés risquent de surgir : la fille risque alors d’être vécue comme rivale, comme rivale favorisée du fait de sa jeunesse et du fait que sa condition apparaît finalement moins dure que celle vécue jadis par sa mère.

Nous avons là une rivalité qui surgit au niveau sexuel dans la mesure où la mère n’a pas abdiqué une fois pour toutes ce, qui touchait à sa féminité ; et lorsque la fille elle-même deviendra mère, ce qui peut surgir relativement tôt à la suite des avatars qu’elle connaîtra dans sa vie sentimentale et sexuelle, nous avons alors souvent une sorte de reprise en main de la fille par la mère, qui a alors sur sa fille un avantage et peut se permettre une manière de revanche. Elle prend l’enfant de sa fille sous sa protection, retrouvant ainsi son rôle maternel par lequel elle était valorisée. C’est ce que les analystes appellent une "réactivation des sentiments de fusion antérieurs".

Face à la mère, les filles manifestent peu d’opposition, mais il y a très peu de communication, peu de liens affectifs, de liens parlés. La mère est trop captée par ses propres problèmes et la fille aussi. Ces deux êtres sont trop isolés, et en même temps trop soudés l’un à l’autre, pour accepter un départ vers d’autres possibles. Il en ressort chez la fille une vague culpabilité qu’elle porte en elle, et qui la paralyse.

b) Rapports père-fille

Dans les théories classiques, on dit que le père est le premier tiers de l’enfant, le premier représentant du monde extérieur, celui qui impose les règles de la société.

Dans le cas du sous-prolétariat nous avons affaire à un premier tiers qui est plus ou moins exclu de cette fusion mère-fille. Par ailleurs, comment peut-il apparaître comme représentant de la société, de la règle, cet homme qui n’a pas d’ordre à proposer, qui n’a pas été capable de maintenir la famille dans le circuit socio-économique, pas été capable d’être un agent de ce fonctionnement organisé ? Comment peut-il jouer ce rôle que le psychologue lui attribue et qui est fondamental, dans la structuration sociale et éthique d’une personnalité ?

Lorsque nous étudions le comportement d’un père à l’égard de sa fille pubère, nous constatons trois nuances dans son attitude à l’égard de sa fille qu’il découvre tout à coup comme étant femme :
- vouloir protéger sa fille, être le premier représentant de l’autre sexe,
- se protéger soi-même contre des sentiments qui pourraient naître ; ceci est particulièrement manifeste lorsqu’on a affaire à des hommes qui professionnellement n’ont rien à faire et qui traînent à la maison,
- protéger son bien contre les autres ; une certaine jalousie peut apparaître lorsque la fille va frayer avec d’autres garçons.

Ces trois tendances existent chez tous les pères, mais en général, c’est autour de la première tendance que le comportement s’organise, et que des relations s’établissent qui seront bénéfiques pour tout le monde.

Mais dans le Quart Monde, avec toutes les difficultés particulières que posent la promiscuité, la dévalorisation personnelle, la rapidité avec laquelle on passe à l’acte parce que l’on n’a pas les paroles qu’il faut pour exprimer autrement ses sentiments, c’est souvent à partir des deux autres tendances que s’organise le comportement. Nous nous trouvons alors devant des différences fondamentales, car ce sont des structures différentes qui se constituent. Pour la fille, cette première image masculine qui se présente à elle sous un jour équivoque peut avoir les plus graves conséquences.

Faut-il en conclure, comme certains le font, que l’inceste père-fille est en Quart-Monde plus fréquent que dans d’autres milieux ? Il est difficile de répondre à cette question : les études qui portent sur l’inceste aboutissent à des résultats sujets à caution, en particulier dans les milieux qui ont la possibilité de se protéger contre le regard d’autrui. Dire qu’une personnalité a tendance à s’organiser d’une façon plutôt que d’une autre signifie simplement qu’il risque d’y avoir pour cette personnalité une crispation plus grande, des difficultés plus grandes dans les contacts inter-personnels.

c) La jeune fille sous-prolétaire face aux garçons et à la sexualité

La situation garçon-fille ne semble pas tellement différente de la situation mère-enfant : vivant trop ensemble, dans un milieu clos sur lui-même, ils manifestent les uns comme les autres une difficulté particulière à se percevoir comme différents. Les attentes culturelles entre les deux sexes n’ont pu s’organiser, n’ont pu permettre à chacun de s’affirmer dans son originalité, ce qui est indispensable pour qu’une rencontre puisse se faire : parce qu’une rencontre se fait entre deux êtres qui s’acceptent dans leurs différences, sinon elle n’a pas de sens.

Nous touchons là le problème du manque de distance qui existe entre garçons et filles vivant ensemble, et l’on comprend mieux pourquoi les peuplades primitives instaurent des règles aussi complexes, des tabous, concernant le mariage par exemple. Ceci leur permet de ne pas vivre au niveau de l’indistinction, et c’est ce qui rend une société possible. Il est caractéristique que le départ d’un garçon en prison soit parfois l’occasion pour un couple de découvrir l’individualité de chacun.

La fille sous-prolétaire a beaucoup de mal à découvrir sa propre identité pour toutes ces raisons :
- manière de vivre trop semblable à celle des garçons,
- impossibilité d’avoir à sa disposition un langa ge verbal qui lui permette de traduire ses sentiments sans être immanquablement entraînée à passer à l’acte. Pour les garçons, cette inadéquation du langage trouve une sorte d’exutoire dans la violence ; pour la fille, elle paraît être beaucoup plus profondément blessante parce qu’elle touche la signification même du geste touche à son être profond. C’est pourquoi se posent plus souvent pour la fille que pour le garçon les problèmes du suicide, de la drogue, de la prostitution ;
- le processus d’identification est rendu très difficile à cause des modèles maternel et paternel défectueux ; aussi est-elle maintenue dans un état de passivité, entre le rêve d’un compagnon fort, tout puissant, et cette implacable réalité dans laquelle elle finit par se laisser engloutir.

* **

Pouvons-nous en à image tragique d’une jeune fille inéluctablement entraînée dans un chemin qui ne mènera jamais nulle part ? Le professeur Debuyst ne le pense pas.

Mais il faudrait, ici, ouvrir d’autres chapitres, parmi lesquels celui de nos responsabilités et ce que nous entendons faire pour que tout ne soit pas perdu.

Silhouette ou Ombres et Lumières

Enfant privée d’enfance, jeune sans jeunesse, femme vieillie avant d’avoir connu la plénitude de sa beauté, cœur plein d’illusions et déjà désenchanté, vivant sa solitude au creux d’une étouffante promiscuité, telle nous apparaît l’incommunicable jeune fille du Quart-Monde. Elle voudrait aimer et être aimée, on la voit passer d’une liaison à l’autre, d’un abandon à l’autre. Elle voudrait être libre et autonome, mais au sortir de l’école elle attend son premier enfant, sans avoir de métier, ni de logement, ni même un homme avec lequel bâtir son avenir ; seulement parfois un jeune garçon à la dérive comme elle.

Sera-t-elle tentée de se détruire par le suicide ou la prostitution ? Abandonnera-t-elle son enfant ou le supprimera-t-elle ? Ou plus simplement deviendra-t-elle un maillon dans la chaîne de misère formée par sa mère, sa grand-mère, son aïeule, toutes ces femmes épuisées ou abêties par le dénuement, les grossesses successives, meurtries par un homme déchu qui cherche une compensation dans la violence, anéanties par la réprobation sociale et déchirées par ses sanctions...

Triste alternative, devant laquelle nous serions tentés de laisser tomber les bras : "les adolescentes, on ne peut pas les atteindre, les aider. Pour elles, c’est déjà trop tard". Et pourtant... Pourtant, à ce moment précis où le drame semble se nouer définitivement pour elles - première mise en ménage, premier enfantement - c’est justement alors qu’éclate un renouveau d’espoir : "je l’aime, il m’aime, maintenant tout va changer ; il va travailler, on s’en tirera, vous verrez".

Ou encore cette mère célibataire de 17 ans : "depuis que j’ai mon fils, je sais toujours ce que je fais et pourquoi je le fais. J’ai trouvé un sens à ma vie".

Et parfois c’est vrai. Malgré tous les avatars, les handicaps, les carences, l’on voit tel jeune ménage qui tient le coup, tel garçon jadis plus souvent en prison qu’à la cité, qui se met au travail, telle fille auparavant éparpillée dans sa quête de plaisir qui découvre un à un les gestes de maman ; telle autre qui pour échapper à l’avortement s’enfuira de chez elle et trouvera refuge chez les parents du garçon, où elle se mariera... Sans parler de celles, moins nombreuses hélas, qui se libèrent par leur insertion dans le monde du travail.

Il y a là, pour l’adolescente en Quart-Monde, à l’heure des grands engagements, un moment-clé ; moment-clé parce qu’il y a changement, parce ’il y a espoir, une ébauche d’amour, la possibié de se forger un projet et de s’inscrire dans la durée...

Un moment-clé difficile à saisir pour l’éducateur ou l’éducatrice qui affronte ces jeunes filles leur passé est si lourd, si pénible, si incohérent, si incompréhensible pour ceux qui ne l’ont pas vécu ; leur avenir est si bouché, leur présent si fugace, leur langage si maladroit, leurs sentiments sont si confus...

Pourtant, un moment-clé, "une porte ouverte sur l’avenir" dira Christian Debuyst, à condition que nous soyons là pour le saisir, que les moyens leur soient donnés d’ouvrir cette porte.

* * *

Une éducatrice des équipes Science et Service, Marie-Jeanne, nous raconte comment elle a partagé depuis quatre ans ce moment de vie avec les adolescentes d’une cité sous-prolétaire. Elle essayera de nous révéler comment ces filles qui vivent dans des familles désespérées, considérées par l’ensemble de la population comme des indésirables, comment ces jeunes filles vivent leur amour, leur sexualité, leur maternité, leur vie familiale et professionnelle, leur ignorance intellectuelle...

Il est difficile de parler des adolescentes car elles se livrent peu ; il faut vivre longtemps avec elles pour arriver à les connaître. Je ne parlerai seulement que d’une partie des filles, celles qui sont vraiment "de la Cité", les plus "enfermées dans la Cité" : quelques-unes y habitent mais ne lui appartiennent pas, elles passent la majeure partie de leur temps à l’extérieur et n’ont pas les mêmes problèmes.

Les adolescentes de la Cité ont les préoccupations, les aspirations, les rêves de toutes les filles de leur âge, mais elles vivent tout cela dans la difficulté.

Je me limiterai aux filles à partir de 14 ans ; ce qui se passe avant, je ne le connais pas assez, bien que ce soit sans doute ce qui détermine ce qui va se passer ensuite.

DE 14 A 16 ANS

Pour les garçons comme pour les filles, entre 13-14 ans et 16 ans, c’est une période transitoire, durant laquelle les filles restent beaucoup à la Cité : elles vont peu à l’école, ne travaillent pas encore. Elles vivent avec les garçons de la Cité qui, comme elles, ne vont guère à l’école et ne travaillent pas ; si bien qu’ils sont ensemble à longueur de journée et partagent tout. A la fin, ils n’arrivent même plus à se distinguer mutuellement, ce qui leur pose beaucoup de problèmes par la suite pour la découverte de l’amour et la conception d’une vie commune.

Pendant cette période difficile, la fille est très, très seule, qu’elle soit avec tout le monde : crois, sans être à fait sûre, que la fille dans la Cité celle qui est la plus isolée. Elle parle peu chez elle, elle parle peu avec les autres. Chez elle on craint pour elle, on s’inquiète, sait que d’ici un an ou deux elle aura un enfant, on le lui dit "tu seras comme les autres". On la culpabilise, on lui trace presque son chemin.

Une grande solitude

Cette période où la communication, l’expression lui sont très difficiles, semble être vécue encore plus par la fille que par le garçon : elle construit davantage intérieurement, elle n’a pas "la bande" auprès de laquelle trouver plus ou moins la chaleur qui lui manque. Le fait de ne pouvoir jamais se confier à quelqu’un, parler de soi-même et de ses problèmes, semble jouer un rôle dans la conscience que l’on peut acquérir de soi, ce qui expliquerait la tendance à la résignation, voire à l’auto-destruction.

Donc :
- personne à qui se confier ;
- pas de moyens pour le faire (difficultés de communication) ;

- pas de lieu de rencontre (aucun isolement possible dans la cité : partout l’on peut être vu ou entendu par les voisins) ;
- pas d’atmosphère favorisant la confidence : tout se sait, tout le monde est impliqué dans toutes les situations.

Dans sa solitude, elle rêve d’un grand amour... Quand elle arrive à en parler, à dépasser les phrases toutes faites ("Je n’y crois pas... Ce n’est pas possible") elle avoue alors y croire au fond d’elle-même. Et bientôt, elle essayera de concrétiser cet amour avec un garçon ; mais presque toujours il y a aussitôt liaison physique.

Le rêve d’un grand amour...

Dans une atmosphère où tout est sexualisé, mal à l’aise dans son corps qu’elle connaît mal, sans moyens de communication ou d’expression, il ne lui reste que le passage à l’acte : les rapports sexuels sont très précoces, se succèdent, les partenaires varient... L’on pourrait presque dire qu’elle procède par "essais-erreurs" : car elle est trop jeune, incapable de projets et de choix. A tous les coups, ça rate, et chaque fois, c’est la fille qui encaisse.

Quelquefois, elle reprend le dessus, met plus ou moins de temps à s’en remettre... Un autre passe, elle croit que ça va aller... Nouvel échec ! La conséquence en est que ce grand amour auquel elle a cru n’est pas possible. Finalement, elle se résigne : "Ce sera un tel..." ; et c’est bien triste car très souvent, elle doit renoncer à celui qu’elle aime vraiment. Du fait du poids de la Cité, du fait qu’il n’y ait pas de limites entre garçons et filles, il faut être solide pour arriver à résister. De plus, le garçon fait de fréquents séjours en prison, comme l’un et l’autre savent mal s’expliquer par écrit, ils ont du mal à communiquer.

Il faudrait arriver à ce que les jeunes filles vivent leur situation de çon positive, car le plus souvent elles n’en voient que le côté négatif. exemple le cas d’une adolescente qui, à 15 ans demi, attendait un enfant ; personne ne le savait, se serrait dans ses vêtements, se sentait cou : si la Cité l’apprenait, ont la traiterait de . A partir du moment où elle a pu en parler, qu’elle élèverait son enfant et que c’était beau, elle a complètement changé.

Face à un vide

Les adolescentes, en pleine période de déséquilibre et d’insécurité, se retrouvent donc profondément seules, désœuvrées, et dans l’agression continuelle d’un milieu surpeuplé où les rôles sont mal différenciés. Rien dans leur entourage n’est fait pour les aider à passer cette crise, mais tout plutôt pour les enfoncer davantage. Car elles ne rencontrent que le vide :
- vide social : la Cité est à l’écart de la ville, sans vie de quartier, baignant dans un sentiment de rejet vécu par tous,
- vide culturel : rivés au concret, à l’immédiat, ses habitants vivent sans projet formulé, sans moyens de s’exprimer et de communiquer ; beaucoup d’interdits et de contraintes de tous côtés, mais jamais de véritables limites sécurisantes, justifiées et acceptables,
- la fatalité remplace l’avenir : tous les garçons sont normalement voués à la prison, toutes les à la grossesse précoce. Au moins, est-ce ainsi que tous envisagent leur destinée...
- vide familial : au moment où l’affrontement les parents devrait permettre une identification, jeunes n’ont devant eux que l’image d’adultes, démissionnaires, angoissés.

L’attitude des parents joue un rôle important, semble-t-il, et très différent selon qu’il s’agit d’un adolescent ou d’une adolescente. Face aux garçons, ils démissionnent très vite, surtout si un frère aîné est déjà délinquant. Pour ce qui est de la fille, au contraire, dès que le risque de grossesse apparaît à l’horizon, les parents "serrent la vis" dans une sorte de réaction panique ; ceci est particulièrement frappant chez les mères qui ont été élevées en institution. Mais ce "serrage de vis" ne s’insère pas dans une attitude cohérente ; très vite les parents ne luttent que contre ce qui se voit (la fille qui rentre tard le soir, fraye avec les gars dans la rue de la Cité). Mais le cadre de vie ne se prête guère à une discipline stricte, et bientôt, les parents se résigneront : "oh, ça lui arrivera aussi, elle est comme les autres, il faut bien que je m’y attende..."

Comment expliquer cette différence de comportement face au garçon et face à la fille ? Peut- être ’parce que cette dernière est plus insérée dans le milieu familial, et donc plus vulnérable à l’influence parentale. Le garçon vit dehors, et cherche à se situer davantage par rapport au monde extérieur.

Place de la fille dans sa famille

La fille incarne souvent toutes les difficultés de la famille, et ceci s’explique par les statuts réciproques du père et de la mère.

Dans la Cité le rôle de la mère est prédominant, et la mère pardonne tout à ses fils. Les garçons vont en prison, mais quand ils reviennent tout est oublié : on est content de se retrouver, le passé on n’en parle plus. Quant à la fille, elle est le "bouc émissaire" de la famille. Plusieurs nous l’ont dit : "ma mère ne m’aime pas" ; la fille aime beaucoup ses frères, elle est tiraillée entre eux et sa mère.

Le père, lui, peu présent, faible, écrasé par sa femme, ne peut pas témoigner à sa fille l’attachement qu’il a pour elle, ni fa protéger. Je pense à un père dont la fille, qui n’a pas encore 16 ans, attend un enfant ; elle est placée en hôtel maternel. Chaque fois que je vais dans cette famille et que je tente de parler avec le père du problème de sa fille, la mère lui coupe la parole : "vous occupez pas, il est saoûl, il raconte que des bêtises, moi je ne vois que de la placer..."

Un soir qu’il n’avait pas bu, il a pu parler, avec une véritable tendresse, de sa fille. Cette fois-là, la mère l’a appuyé : "oui vous savez, ça a toujours été sa préférée, sa fille. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas fait pour elle !"

Quitter le milieu pour un temps

Pour se développer, s’épanouir, il faudrait que les filles quittent la Cité pendant un certain temps. J’ai observé différentes filles qui avaient dû partir pour diverses raisons (l’une d’elles placée par le juge) ; toutes, en revenant, se situaient plus en adultes face aux autres. J’ai remarqué aussi que les filles dans la Cité ne sont pas perçues en tant qu’individus, ce sont "les filles" en général. Un départ, une vie dans un autre cadre va leur permettre de se percevoir elles-mêmes : d’exister.

Il leur faudrait sortir du milieu, prendre du recul ; or, à 16 ans elles sont mamans. Elles n’ont pas le temps de vivre leur vie de jeune fille ; aussi, beaucoup ont-elles un moment d’angoisse, elles croient, parce qu’elles ont un enfant, que leur vie est terminée, qu’elles sont fichues. Parfois elles sont violentes, elles ont envie de se venger : l’une d’elles disait : "Je voudrais être un garçon pour me venger sur toutes les filles de la terre de ce qui m’a été fait".

En ce qui concerne leur féminité, quand une fille s’arrange un peu, qu’elle essaie d’extérioriser féminité, en se maquillant, ses parents lui disent : "Tu deviendras une putain". (Dernièrement ceci évoluait un peu).

DE 16 A 21 ANS

Après cette période agitée, perturbée, critique pour la fille, différentes évolutions sont possibles :
- coupée de la Cité, la vie des jeunes de Cité, arrachée à cette mixité mal contrôlée, par engagement précoce dans le travail, ou placée sa famille qui n’a pas trouvé d’autre moyen ’échapper à cette Epée de Damoclès, l’adolescente quelque chance de se structurer de façon plus érente :
- enserrée dans la Cité, sera alors probabtrès vite la maternité, avec ou sans mise ménage.
- toutes les filles qui ont plus de 16 ans travaillent (sauf l’une d’elles qui garde un enfant et celui de sa soeur). Elles sont fières de dire aux garçons : "nous, les filles, nous travaillons". Les parents maintiennent au travail, surtout la mère : c’est rare qu’une fille manque le travail. Mais je ne sais comment elles s’y comportent quand j’en parle elles, elles disent toujours qu’elles ne connaissent personne à l’usine, que cela ne les intéresse pas, qu’elles ont juste une copine, qu’elles mettent au fond du réfectoire et ne veulent voir personne. Quand elles parlent des autres, elles tout de suite quelque chose de négatif.

Quand elles se mettent en ménage : c’est le garçon qui a l’autorité, la force, mais c’est la fille qui domine les situations, c’est elle qui envoie le garçon au travail, qui obtient qu’il ne vole plus. Les filles ont un grand rôle et elles savent très bien qu’elles peuvent faire la pluie et le beau temps pour certains garçons. Quand elles arrivent à choisir le garçon qu’elles aiment, à ce moment-là c’est formidable, on a l’impression que tout est possible. Le jeune ménage, pour réussir, doit quitter la Cité, car la Cité est trop écrasante, trop envahissante.

Les garçons et les filles de la Cité se marient beaucoup entre eux. Les filles disent pourtant : "avec les gars de la Cité je n’ai aucune chance, ils ne travaillent pas, ils sont tout le temps en prison..." et les gars disent : "les filles d’ici ne valent rien, elles vont avec tous les garçons..."

En fait, les garçons prennent les filles de la Cité parce qu’ils ont peur des filles de l’extérieur, ils n’arrivent pas à bien les comprendre ; plusieurs m’ont dit qu’ils avaient aimé des filles de l’extérieur mais qu’ils n’avaient jamais pu aller jusqu’au mariage : "elles ’n’ont pas vécu comme moi et on ne pourra jamais se comprendre...".

J’ai vraiment l’impression que c’est très rare qu’il y ait un choix de départ ; en général, les jeunes procèdent un peu par essais successifs. On se trouve avec tel garçon ; si ça ne va pas, on essaiera avec un autre, et puis le jour où ça ira, peut-être... Il semble cependant qu’à chaque "essai" la fille y croie profondément.

Les femmes seules avec un enfant : Les filles assez passives lorsque les gars les lâchent, attendent leur enfant "seules", non pas à deux. Elles ne semblent pas avoir la notion, le sentiment d’être deux à avoir un enfant ; si elles sont enceintes, c’est "leur" enfant.

Mais elles ont beaucoup de mal à construire leur vie avec leur enfant, car elles restent dans leur famille, tenues par leurs parents, les grands frères, et l’enfant est souvent élevé par sa grand- mère. Elles sont tiraillées entre ce qu’elles vivent et ce qu’elles voudraient vivre.

LA MATERNITE

Beaucoup de gens m’ont demandé : "est-ce que sur une cité comme celle-là vous faites un travail de contraception, de planning familial ?"

En fait il y a eu des essais, mais qui n’ont pas été totalement reçus par les jeunes filles. Elles, n’utilisent pas les méthodes contraceptives parce que, disent-elles, "cela fait grossir", "qu’il faut y penser tout le temps..." Et puis il semble qu’une raison importante soit qu’elles n’envisagent pas réellement ce qui se passera neuf mois plus tard ; pour elles, quand elles "se trouvent" enceintes elles ne se rendent pas compte que dans quelques mois l’enfant sera là en chair et en os.

Les quelques-unes qui le pratiquent sont "en ménage" (concubinage stable).

Au lieu d’utiliser une méthode contraceptive, elles tenteraient plutôt de faire partir l’enfant en début de grossesse. Toutes celles qui ont eu un enfant m’ont dit qu’au début elles avaient essayé de le faire passer ; mais quand elles ont vu que ça ne servait à rien, elles finissaient par l’accepter et préparer son arrivée.

LA SIGNIFICATION DE L’ENFANT

Le planning familial n’est pas une invention moderne. C’est une affaire de culture, et non pas d’une culture de riche, mais d’une culture de consommation. La haute bourgeoisie israélite et protestante a toujours pratiqué le planning familial, ceci dans tous les pays occidentaux ; par contre, dans les milieux pauvres et l’aristocratie terrienne, le planning familial n’a pas existé.

Il est très important de bien situer l’enfant dans un contexte de culture, dans un contexte historique. Si l’enfant a tant de place dans les milieux pauvres, c’est qu’il reste la rente future ; non pas seulement la rente matérielle (qui perd sa signification) mais la rente humaine, la rente affective, sentimentale... "Si lui s’en va, je vivrai pour les enfants". Le milieu se défend en se pérennisant, en existant, en se donnant une descendance, l’enfant est la matière de réserve, la survie.

Dernier élément, l’enfant est aussi un élément de chantage économique, affectif ; l’enfant est la carte de visite : "si nous ne pouvons pas nous présenter comme travailleurs, nous présentons notre enfant". Il faudrait réfléchir sur ces éléments pour comprendre le refus du planning familial.

Marie-Jeanne : C’est vrai que le milieu protège l’enfant. Une fille qui a maintenant 18 ans et deux enfants a attendu son second pendant neuf mois sans que personne ne le sache. Elle était très fermée ; quand j’allais la voir, je ne comprenais pas ce qui lui arrivait. Aucun contact n’était possible. Du jour où elle a accouché, où l’enfant était une chose qu’elle pouvait partager, dont tout le monde était au courant, elle est devenue très différente et à partir de là j’ai pu parler avec elle.

Cela a été une expérience terrible : quand elle a eu son enfant, elle voulait l’abandonner. Toutes les femmes de la Cité sont venues la voir et lui ont dit : "tu ne peux pas faire ça". Elle l’a gardé et l’élève bien, mais tout le monde s’est vraiment ligué pour qu’elle garde son enfant.

C’est donc que le milieu ressent la valeur de l’enfant ?

Marie-Jeanne :

C’est sûr que l’enfant a une valeur, mais je ne sais pas encore bien laquelle. Dans le cas précis de cette jeune femme, j’ai eu l’impression qu’elle n’a pas eu la possibilité de choisir le comportement qu’elle pourrait avoir ; le milieu lui a dit : "tu as un enfant, tu dois le prendre avec toi". C’est-à-dire "tu n’as pas le choix". Elle n’a pas pu poser un acte libre ; il y a une image, celle de la mère vis-à-vis de son enfant. Si elle veut l’abandonner, elle ne peut pas le faire, elle n’a pas le choix, elle est obligée de suivre le chemin que lui trace le milieu.

C’est sûr que la valeur de l’enfant existe. Les jeunes mamans qui ont un enfant ne tolèrent pas qu’on les appelle "bâtards" ; dans le fond elles l’aiment profondément, mais c’est trop dur pour elles de vivre à la fois leur vie d’adolescente et leur vie de mère de famille.

Je pense à une jeune maman de 16 ans qui a eu un petit garçon. Au début, elle ne l’avait annoncé qu’à une amie. Elle m’a dit : "il faut que je parte, je veux garder mon enfant pour moi, c’est un enfant qu’au moins je pourrai aimer, je ne veux pas que ce soit ma mère qui s’en occupe". Est-ce que cet enfant n’est pas l’incarnation de cet amour grand, pur, qu’elles voudraient vivre et qu’elles n’arrivent pas à vivre, qu’elles espèrent donner à leur enfant. Compensation à l’amour qu’elles n’ont pas reçu elles-mêmes ?

Une fille de 20 ans va quitter la Cité parce que, dit-elle, personne n’aime son fils. En fait elle pense que personne ne l’aime, elle. Elle veut quitter parce qu’elle ne veut pas que son fils soit malheureux, comme pour réparer ce qu’elle a fait. Elle le dit tout le temps : "j’ai fait une bêtise, il faut que je la répare".

Il est très difficile de savoir ce que l’enfant représente. Dans toutes les familles où la fille est enceinte, même si au départ elles l’ont mise à la porte, quand elle revient c’est merveilleux, les parents préparent le retour, l’enfant est très bien accueilli.

Je connais une fille de 18 ans dont le petit garçon est mort à 10 mois ; elle a vraiment compris qu’elle tenait à son enfant le jour où il est mort ; elle en parle beaucoup. Un jour, elle m’a confié : "des gens de la Cité racontent que s’il est mort c’est à cause de moi, mais ce n’est pas vrai, je l’aimais. Bien sûr je le battais, car je ne pouvais plus supporter que mon père l’appelle bâtard". C’est vrai que son père le lui disait, il avait bien accueilli l’enfant, il l’élevait un peu comme son fils à lui, mais il le lui reprochait aussi. Comme elle ne pouvait taper sur son père, elle tapait sur son fils. Elle a beaucoup souffert, étant chez elle, de ne pouvoir s’occuper elle-même de son fils. Elle me disait l’autre jour : "tu vois, c’est terrible les parents, parce que ça sait tout. Quand tu veux faire quelque chose la mère te dit non, ce n’est pas ainsi, je sais comment il faut faire, j’en ai déjà élevé sept... Tu dois faire ci, tu dois faire ça... Et moi, je voudrais faire autrement mais je ne le peux pas". Donc l’enfant n’était pratiquement plus à elle.

Parfois l’on se demande si les filles de la Cité, face à une première maternité venue trop vite, n’ont pas une attitude un peu de suicide : comme tout rate, tout est trop dur, on est donc voué à l’échec. J’ai vu des filles vouloir se tuer, faire des folies avec les garçons, rouler à 150 km à l’heure ; elles avaient l’impression que tout était fichu. L’une d’elles après l’accouchement a fait les quatre cents coups pendant huit jours. Je lui ai dit : "tu risques pour ta vie" ; elle m’a répondu : "je m’en fous, mourir, ça m’est égal, je ne sers à personne". Il a fallu que des gens qu’elle aimait bien, la prenne avec eux pour qu’elle arrive à redécouvrir qu’elle était quelqu’un, qu’elle avait des raisons de vivre. Puis un jour elle m’a dit : "j’irai me faire soigner, car j’y tiens, à cette vie, tu sais".

Il faut être là pour les aider à redémarrer car leur famille a beaucoup de mal à percevoir leurs moments difficiles. Nous, nous servons de soupape, les filles viennent chez nous quand ça ne va plus, elles parlent ; parfois, c’est aussi la mère qui les envoie : "Je vous l’ai envoyée parce que je peux en tirer". Quelquefois la mère ne se débarrasse pas de sa fille mais demandera conseil : "j’y comprends plus rien avec ma fille. Pourquoi qu’elle est comme ça ?"

LE CADRE DE VIE

Pouvez-vous décrire le coin où vous vivez, ce qui expliquerait pas mal de réactions des filles et des gens ?

Marie-Jeanne :

C’est une Cité d’urgence faite de bâtiments pré fabriqués. Chaque bâtiment comprend 6 logements de 30 mètres carrés chacun, les familles de plus de six enfants ont droit à deux logements côte-à-côte. La Cité est en bordure de la ville, au-delà des champs de légumes, à 2 km du centre. Il n’y a pas du tout de vie de quartier car il n’y a pas de boutiques, juste une petite épicerie et un café. La cité est entourée d’un petit mur, ce qui en fait quelque chose de très limité, et d’illimité en même temps à cause des champs qui sont autour.

Actuellement c’est très misérable, d’autant que la moitié des bâtiments sont démolis, une partie des familles ayant été relogée. Cela fait des trous béants, que les jeunes continuent de dégrader. Ces bâtiments en bois sont très sonores, on entend tout chez le voisin et on voit tout ce qui se passe en face ; beaucoup, à cause de cela, vivent volets fermés...

La cité d’urgence devait durer six mois, mais certaines familles y sont depuis seize ans. Au lieu d’être un chemin vers un mieux, c’est devenu une impasse. Les familles qui sont là ont été expulsées d’H.L.M. ou de cités de transit ; toutes sont des années dans le circuit d’un seul et même propriétaire, elles se connaissent, et quand elles arrivent, elles amènent avec elles leur passé, elles ne peuvent pas dire : "je change de ville, je change de vie..."

Quand Claude me parle de la Cité, il a une hantise d’y passer l’hiver : ce qu’il va subir lui fait peur. Il parle souvent de partir, il ne part pas, mais appréhende l’hiver à la Cité ?

Marie-Jeanne :

L’hiver on est très seul à la Cité : aucun endroit pour se retrouver, les logements sont trop petits, les jeunes se rassemblent dans les w. c. en bout de bâtiment, ce qui n’est pas agréable, ou bien dehors sous la pluie, ou encore au café. Mais au café ils ne peuvent y rester constamment parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’argent. S’ils en ont, il ne faut pas qu’ils le montrent, sans quoi ils se feraient dénonce r...

"UNE GRANDE ROUTE TOUTE FERMEE"

Marie-Jeanne :

Un jour, un gars à qui je demandais comment il voyait les filles de la Cité, m’a parlé des filles en général : "Pour moi une fille est l’être le plus prisonnier que je connaisse. C’est une grande route toute fermée, et les filles, ce qu’elles cherchent en premier, c’est une porte de sortie. Pour elles, en général c’est le mariage".

Je lui ai demandé : "Mais comment vois-tu les filles de la Cité ?"
- "Les filles de la Cité sont celles qui ont raté leur porte de sortie, alors elles n’ont plus que leur destin". Il m’avait fait le dessin sur la table : une grande route fermée ; au bout il y avait écrit "destin", puis il avait barré toutes les issues.

Une autre fois, des filles réunies chez moi disaient "oh, on est foutues parce qu’on a un enfant". Plusieurs garçons ont répondu : "mais vous êtes folles, ce n’est pas vrai".

Quelle est la réaction du garçon vis-à-vis de la fille enceinte ?

Marie-Jeanne :

Il y a différentes réactions : soit le garçon qui laisse tomber la fille parce qu’elle est enceinte : il est furieux ; en fait, il est paniqué, parce que la naissance de cet enfant va officialiser leur liaison et le mettre de façon autoritaire, face à une situation qu’il ne peut encore assumer. Je pense au cas d’un jeune : il "avait" deux filles et l’une d’elles s’est trouvée enceinte. Ils ont fait "passer" l’enfant et se sont remis ensemble ensuite. Un autre a eu peur d’être pris dans l’engrenage : n’étant pas sûr que l’enfant fût de lui, il est parti.

Si le garçon ne laisse pas tomber sa compagne pendant le temps de la grossesse, rien ne change beaucoup pour eux : le garçon se manifeste peu. Il n’y a qu’à la naissance que quelque chose se passe.

En fait, il y a toujours un moment de désarroi, puis les garçons sont très heureux d’avoir un enfant. Par moments, je me demande même s’ils n’aiment pas mieux l’enfant que la mère. Quand ils parlent de leur avenir, ils disent : "quand je travaillerai, j’aimerai bien rentrer le soir chez moi, voir mes enfants" (ils n’ajoutent pas "voir ma femme"). "Il faudra même que je rentre à midi pour les voir".

Quand ils se mettent en ménage, ils habitent souvent avec les parents de l’un ou de l’autre, faute de pouvoir partir et d’avoir un logement indépendant. Certains attendent la naissance du premier enfant, ou même plus longtemps, tel ce jeune couple qui a attendu six mois après l’accouchement. Le garçon n’arrivait pas à accepter l’enfant ; il tenait à un an et demi, le père commence à s’intéresser à lui. Ne confondez-vous pas, quand vous dites que le garçon aime mieux son enfant qu’il n’aime la fille, entre amour et fierté, fierté de procréer ? C’est une réaction normale de garçon.

Marie-Jeanne :

C’est vrai, je ne sais... Dans le cas dont je parlais, crois que l’attachement du garçon l’enfant est plus fort que son attachement à mère ; comme ils aiment le même enfant, doivent enfin pouvoir se retrouver. Maintenant, sont peut-être arrivés à se rencontrer. Au début, ils n’arrivaient pas à se comprendre mutuellement, ils n’arrivaient pas non plus à se séparer, à de l’enfant. Il y a d’autres cas où le garçon ne vit pas avec la jeune femme ; celle-ci l’enfant, le passe au garçon, le ramène, etc.

Une fille que je connais et qui attend un enfant m’a dit : "moi je ne veux pas me marier, j’ai trop peur qu’il ne m’épouse à cause de l’enfant. De toute façon, il pourra le prendre, il sera aussi à lui ; mais je veux attendre pour être sûre que c’est pour moi qu’il veut se marier".

Quel est l’âge des garçons ?

Marie-Jeanne : Certains sont pères dès 17 ans. En général, ils sont en ménage dès 20, 21 ans.

LES PORTES DE SORTIE ET L’EMPIRE DU MILIEU

Quelles sont les possibilités pour la fille de sortir du milieu ?

Marie-Jeanne :

Le travail est pour certaines l’occasion, mais pas pour toutes.

Les départs : les placements judiciaires ou en maison maternelle sont très mal vécus, très mal supportés, vécus uniquement dans leur élément “ punitif ”. Les vacances peuvent aider, mais ce n’est pas une situation définitive, ce n’est pas la vie courante, c’est un moyen de s’enrichir, de découvrir de belles choses, d’essayer d’oublier ses difficultés, mais ce ne peut être qu’une parenthèse.

Des possibilités de partir, il n’y en a pas tellement ; d’ailleurs le milieu laisse peu partir les filles.

Vous dites que ces filles sont en désaccord avec leur famille, est-ce que cela les incite à en sortir ? Expriment-elles leur envie de sortir du milieu ou se résignent-elles à leur condition ?

Marie-Jeanne :

Jamais elles ne partent d’emblée. Il faut arriver à leur faire dire qu’elles ont envie de partir ; et une fois qu’elles l’ont dit, il n’est pas évident qu’elles partiront ; et si elles partent, il faut encore qu’elles restent à l’extérieur. Il est sûr qu’elles sont en opposition, mais elles ont beaucoup de mal à quitter les leurs, à quitter la Cité. Une chose m’a beaucoup frappée cette année, c’est l’attachement des jeunes à la Cité, presque comme à une personne. Par exemple une fille de 16 ans était partie en hôtel maternel. Au bout d’un mois elle est revenue, me disant "tu vois, il fallait que je revoie la Cité, j’ai écrit au Juge pour le lui dire". Or le juge n’a pas donné assez rapidement le permis de sortie, la Directrice du foyer n’a pas compris à quel point cette jeune fille avait besoin de revoir sa Cité, a refusé elle aussi, et la jeune fille a fugué, "il fallait absolument que je revoie la Cité".

L’an dernier un garçon m’a dit : "tu vois, je pouvais partir en vacances, mais comme je n’avais pas été à la Cité depuis un moment, j’ai préféré revenir ici". Un autre, parti depuis un an m’a dit : "oh, toutes les nuits je revois la Cité, elle est belle, toutes les nuits j’y pense..." ils en parlent presque comme d’une personne.

Un gars que j’avais été voir en prison me disait : "tu sais, j’ai écrit un poème cette semaine, je parlais à une femme et il n’y a qu’à la dernière ligne qu’on pouvait voir que c’était à la Cité que je parlais".

Ce sont les jeunes qui empêchent l’éclatement de la Cité, qui refusent le départ des parents. L’an dernier des jeunes ont bloqué tout un départ. C’est un attachement à une terre qui viscéralement fait partie d’eux- mêmes ; on se fera tuer pour ce bout de terre-là. Oui, ces milieux-là sont bloqués par les jeunes.

Marie-Jeanne :

Il y a aussi l’inquiétude de l’extérieur : si on quitte le milieu on ne sait pas ce qu’on va trouver. Je me rappelle les filles que j’ai emmenées en vacances. Tant que nous étions seules, ça se passait bien, mais dès qu’il arrivait quelqu’un d’étranger, elles se mettaient à parler argot, il fallait qu’elles posent comme différentes. Et le jour où elles arrivent à communiquer avec d’autres, elles sont sidérées.

Nous étions allées à une fête folklorique. Pendant l’entracte, comme les filles sont mignonnes, les gars du groupe folklorique étaient venus ; il fallait voir chacun avec sa chacune ! Les filles n’en revenaient pas. Elles n’avaient pas l’habitude de rencontrer des gars qui leur parlaient gentiment, qui avaient des attentions pour elles. Un moment donné sont passés des garçons du village qui avaient les cheveux longs, un peu l’allure des gars de la Cité, les filles aussitôt les ont écartés, rabroués. Au retour, elles n’arrêtaient pas de dire : "mais tu as vu comment ils nous parlaient, comment ils étaient ?" Elles étaient émerveillées que ça ait pu leur arriver, qu’elles puissent ainsi parler avec des garçons sans qu’il y ait de problèmes. Il faudrait beaucoup d’occasions comme celle-ci pour qu’elles se rendent compte que la relation est possible.

Pourquoi cet attachement viscéral à la Cité ? Est-ce parce que c’est le seul bien qu’ils possèdent ? Dans la mesure où elles arriveront à avoir des relations avec l’extérieur, et qu’elles pourront être reconnues sur leur lieu de travail par exemple, l’attachement à la Cité sera t-il amoindri, ou est-ce plus profond ? Marie-Jeanne :

Cet attachement n’est-il pas en même temps qu’une "sécurisation", une protection, une justification à leurs yeux du fait qu’ils ne se sentent pas prêts à affronter certaines situations, certains "inconnus".

Cela va très loin, ça entre dans le plan de leur décision pour le mariage ; car le garçon doit toujours choisir entre la Cité et les filles, entre la bande de copains et la fille. Ils savent très bien que s’ils veulent construire leur bonheur, il leur faut quitter la Cité ; et c’est un choix difficile. Plusieurs filles m’ont dit : "tu vois, je ne me marie pas parce que je sais qu’il n’est pas prêt à quitter les copains, je ne peux pas le lui demander. Ce serait trop dur pour lui".

Ceux qui partent ne vont pas très loin, dans des cités voisines, de même milieu, même propriétaire. Certains sont allés en H.L.M. mais sont revenus à la Cité au bout d’un an. Un fait certain pourtant : des gars très attachés à la Cité s’en sont séparés le jour où ils sont partis à l’armée. Il leur faut une réussite extérieure, ou bien une jeune fille qu’ils aiment vraiment.

Comment êtes-vous perçue par ce milieu et ces filles ? Comme une amie ?

Marie-Jeanne :

Comme amie, je crois ; oui, il y a une amitié entre nous. Mais cela a été très long, surtout avec les filles ; il a fallu beaucoup de temps passé uniquement en loisirs. Nous sommes perçues comme des amies, mais il y a des choses que l’on attend de notre Equipe, une espèce d’autorité... C’est difficile à dire. Quand une fille vient me voir pour me dire qu’elle attend un enfant, elle attend de moi que je lui propose une solution, même si elle est dure à accepter pour elle ; elle n’acceptera pas une solution facile.

Expliquez votre conflit du printemps, la genèse et l’aboutissement du conflit ? Marie-Jeanne :

Je vais reprendre au début. Pendant un an et demi je n’ai vu que les filles, sur le plan des loisirs : sorties, vacances, club de prévention (mixte). Les garçons, je les croisais dans la rue, parlant à l’occasion avec l’un ou l’autre.

Puis, c’est en premier avec les garçons que le contact s’est fait à un autre niveau. A partir de ce moment-là, a commencé une relation plus profonde, tant avec les garçons qu’avec les filles. Mais ce sont les petites choses partagées avant qui ont permis de partager ensuite les problèmes de fond.

Les relations se sont créées progressivement. Mais vers le mois de janvier, de grosses difficultés ont surgi. Les gars et les filles qui venaient se livraient de plus en plus ; ils s’exprimaient chez nous comme dans leur milieu. Il n’y avait presque plus de séparation. C’est à partir de ce moment-là qu’il y a eu un temps très difficile, parce que nous ne sommes pas du milieu et que nous n’en serons jamais. J’ai eu l’impression alors qu’il y a eu comme un resserrement du milieu, pour se protéger de nous, et ceci pour différentes raisons.

Nous étions une équipe de filles qui leur imposions un autre mode de vie, de comportement que celui qui était coutumier avec les filles de la Cité. Eux-mêmes le reconnaissaient : "on n’est pas habitué à traiter les filles comme ça, nous on se donne des coups". Ils ne se comportaient d’ailleurs plus tout à fait de la même façon avec les filles de la Cité ; cela a dû leur poser question.

Un soir du mois de janvier, j’étais seule, ils ont décidé qu’ils resteraient dans notre logement, et m’empêcheraient de me coucher. J’avais quinze garçons devant moi, je leur ai dit : "je suis devant vous comme devant un 50 tonnes, si vous ne voulez pas vous en aller, je ne pourrai pas vous faire partir". Je ne savais que faire ; et puis il s’est créé comme une sorte d’excitation, un jeu. J’ai moi-même passé par tous les stades du découragement, de la colère... jusqu’au moment où je me suis rendue compte qu’eux de leur côté, moi du mien, nous nous étions enfermés dans notre situation, dans un rapport de force. Alors, j’ai essayé de renverser ce rapport : "Ecoutez les gars, je ne comprends rien à ce qui se passe ce soir, qu’est-ce qui arrive ? Aidez-moi à comprendre, parce que vraiment je ne vous ai jamais vus comme ça !"

Cela a été suivi d’un grand silence. Nous nous regardions tous, quelques-uns avaient l’air étonnés, d’autres inquiets. Puis une cascade de questions :
- "Qu’est-ce que tu es venue faire ici ?
- Nous on ne comprend pas que tu pourrais gagner 3.000 F et tu viens ici pour n’en gagner que 300, et nous qui voudrions en gagner 3.000 on n’arrive à peine à en gagner 300.
- Un jour, tu vas quand même te marier, non ? Tu ne vas pas t’enfermer ici ?"

Toutes sortes de questions à bâtons rompus, qui n’attendaient même pas de réponses.

Après une heure et demie de discussions ainsi, ils sont partis, sans même faire tellement allusion au jeu d’avant. Mais pendant un certain temps ils ne sont pas revenus. Ils se sentaient coupables : "on te laisse toute seule... ça ne va pas... T’en fais pas, on reviendra..."

Puis ce fut le mois de mars. Tous les ans à la même époque c’est une explosion de violence ; cette année elle m’a semblé plus forte que d’habitude, car il y avait des gars qui sortaient de prison et qui étaient découragés. Ils se sont tous regroupés dans leur violence ; ils ont fait les cent coups, et j’ai participé à tout cela parce que cela se déroulait sous mes fenêtres.

Un soir il y a eu une très grosse bagarre. Je me demandais que faire : c’était leur vie, leur mode d’expression, il faut qu’ils soient violents comme ça. Mais je ne pouvais pas non plus accepter que l’un d’eux soit tué. Or, ils étaient armés, et la gardienne se contentait de rire avec eux – elle-même est du milieu -, c’était une excitation collective. J’ai attrapé la gardienne, lui ai dit qu’il fallait appeler la police, que ce n’était pas moi qui pouvais le faire, qu’il ne fallait pas attendre que quelqu’un soit mort pour intervenir. Les gars alors se sont arrêtés. Ils se sont retrouvés à notre logement : le contact était renoué, mais ils ont pris conscience alors que je n’étais vraiment pas "du milieu". Ils m’ont dit : "tu sais, tu en verras d’autres... T’affole pas, c’est pas grave ; mais toi, tu ne peux pas comprendre ça".

La violence continuait encore quand je suis partie en vacances, laissant le logement vide. Quand je suis revenue, j’ai vu qu’ils y étaient entrés, mais ils n’avaient rien pris, rien cassé. Ils étaient entrés, s’étaient fait du café, avaient tout rangé et étaient repartis. Les années précédentes aussi ils étaient entrés, mais avaient emporté du matériel. Cette fois, on aurait dit qu’ils avaient cherché à pénétrer notre intimité.

Pourtant, la violence n’était pas désamorcée. Quinze jours avant Pâques, ils sont entrés dans le jardin d’enfants, qu’ils n’avaient jamais violé jusqu’alors : c’était propre, gai, respecté par les grands car c’était le lieu des petits. Ils ont emporté des lampes, des chaises, des tables... Alors j’ai éclaté, je suis allée chez les grands et leur ai dit : "vous ne pouvez pas faire ça, ce n’est pas possible !"

Pendant quinze jours ça été terrible, les relations étaient complètement coupées. Tout le monde nous tournait le dos. Mais finalement, je crois que cet affrontement a permis de passer à un palier supérieur de communication. Simplement, ils ont besoin de temps pour s’en rendre compte...

Le garçon que j’ai le plus attrapé, qui ne m’avait jamais parlé avant - et qui en fait n’était pas "dans le coup" c’est lui qui a décidé de rendre le matériel. Je leur avais dit : "si à 5 heures tout n’est pas rendu, je porte plainte à la police".

Or c’était bête, car à 5 heures c’était en plein jour, leur était impossible de rapporter le matériel discrètement ; il fallait leur laisser la nuit. Je suis remontée les trouver. Les gars qui m’avaient envoyée le matin me demandent : "Pourquoi t’as gueulé comme ça ?" Je réponds : "Vous autres aussi, vous criez quand vous n’êtes pas d’accord, et moi aussi, c’est pareil. Serait-ce mieux si je vous laisse la nuit pour rendre le matériel ?" "- Oui, demain matin tu auras retrouvé tes affaires".

Dix jours après, alors que tout le matériel avait été rendu, j’étais au café ; les jeunes y étaient aussi, tournaient la tête, ne disaient rien. A un moment, le gars arrive, me tend la main et demande à nouveau : "Pourquoi t’as gueulé comme ça l’autre jour ?" Je lui ré explique. Alors il me dit : "Bon, c’est ter miné, maintenant on n’en parle plus".

Il avait posé un acte d’adulte, face aux autres qui étaient tous là, et les gars ont commencé à revenir les uns après les autres. Depuis, ce gars qui parlait difficilement, qui était sorti de prison au mois de mars, qui a vécu très péniblement son séjour d’un an là-bas, qui était rejeté, va mieux. Il est venu me parler de lui-même de la fille qu’il aimait.

Et c’est tout ça qui a permis de reprendre le contact.

* * *

Reprendre contact... La vie de jeune fille en Quart Monde qu’est-ce d’autre qu’une perpétuelle recherche du contact, souvent mal établi, toujours interrompu ? Mais alors, le monde autour d’elle pourra changer, se mieux chercher, si elle n’arrive pas à reprendre contact, qu’est-ce qui pourra changer pour elle ? A moins, peut-être, qu’elle rencontre une Marie-Jeanne ?...

Une pédagogie de libération

Bernard MONTACLAIR, directeur de l’Ecole d’Educateurs Spécialisés à Caen, est de ces pédagogues qui pensent que la pédagogie est d’abord un art qui suppose l’amour de l’œuvre à créer et de la matière à modeler ; que cette matière a son mot à dire, qu’elle s’impose à l’artiste et que sans accord profond entre l’un et l’autre, il n’y a pas de création.

Pour lui, la pédagogie n’est pas avoir réponse à tout, mais chercher ensemble. Il cherche aussi avec nous.
- Comment faire éclater cette situation d’enfermement et de mise à l’écart, qui enserre la jeune fille tout d’abord, et ensuite le jeune couple qu’elle formera ? Comment ces couples assureront-ils leur indépendance à l’égard du milieu familial ? Ne faut-il pas une action qui commence dès le plus jeune âge, qui porte sur le groupe social dans son ensemble ?
- La relation avec un éducateur-homme n’est-elle pas privilégiée pour faire comprendre à la jeune fille qu’elle est considérée en tant que personne, et non qu’objet sexuel ? Cette relation gratuite avec un homme serait un premier pas vers la valorisation de sa féminité.
- Comment faire tomber les barrières imposées par notre statut social - éducation, assistance, répression - sans tricher, sans oublier d’amener l’adolescente à affronter la réalité de la vie ?

La manipulation.

"L’homme est à sa naissance un prématuré biologique" dit Henri Wallon ; il atteint cependant à un destin exceptionnel, grâce à son extrême dépendance vis-à-vis d’autrui, de sa mère en particulier. Il ne pourrait survivre s’il n’était manipulé par autrui. De la qualité de cette manipulation, ou de ses carences, dépendra l’accomplissement du destin de chaque individu ; et les pédagogues ne peuvent se soustraire à la responsabilité que ceci implique, à différents niveaux :

a) Celui de la prévention : comment organiser les choses pour que la manipulation, et notamment celle de la mère, soit constructive et non pas destructrice ? On ne peut ici que rappeler ce que M. Debuyst a dit à propos de l’aliénation du groupe familial et de la mère, en Quart-Monde, dans le processus éducatif. Comment remédier à cet état de choses sans un projet politique qui transforme la condition faite au Quart-Monde,, et permette à tout homme de se libérer et d’œuvrer à la libération des siens ?

b) Celui de notre action : nous-mêmes, comment manipuler pour compenser les manipulations défectueuses et atténuer leurs effets, comment agir pour que cette manipulation soit faite pour faire grandir l’autre, et non pas se grandir soi ?

- C’est là que l’échange avec les autres est indispensable, pour voir clair dans sa propre démarche, d’où l’importance d’une réflexion, d’une remise en question continuelle de notre travail au sein d’une équipe.

- Pour réaliser la rencontre, il y a nécessité de bien se situer soi-même. Il faut accepter notre position d’éducateur, de membre de la société globale. Nous devons accepter, et l’autre aussi, que nous ayons un projet sur l’autre. Il faut éviter une fausse interprétation qui ferait que ce ne serait plus de la pédagogie libératrice mais de la pédagogie démagogique. M. Debuyst rappelait qu’il faut une certaine reconnaissance de la différenciation pour qu’il y ait vraiment rencontre. D’autre part, il ne peut y avoir un groupe de travailleurs sociaux qui entrent dans une sorte de connivence, les inconditionnels de l’acceptation, et un autre groupe qui serait celui des spécialistes du jugement et de la répression. Il faut faire en sorte que la rencontre soit assez bonne pour que l’on puisse dire ce qu’il y a à dire, que l’on puisse jouer cartes sur table.

- Pour ce qui est de la jeune fille, deux fois aliénée parce que femme et parce que du Quart Monde, il est important plus que pour tout autre que cette relation ne soit pas un marché de dupes où l’éducateur en définitive reçoit plus qu’il ne donne. Toujours la jeune fille a été considérée comme un objet : à faire le ménage, à gagner de l’argent, à faire l’amour. Pour que la confiance s’instaure, il ne faut pas que la jeune fille ait l’impression que l’éducateur cherche à l’entraîner sur son propre terrain, mais qu’il fasse bien comprendre que c’est au fond cette relation, avant tout, qui lui importe.

- A propos de la jeune fille, il m’est apparu que nous avions à accepter, en plus de la rencontre, cette idée, à cause de l’immense carence affective accumulée, que la fille bénéficie d’une plus-value de tendresse, d’un certain maternage. Avec le danger de se trouver dans une situation de chantage affectif, ou de maintenir l’autre en état de dépendance.

Mais la relation ne peut s’établir que dans un certain climat de sécurité ; car aussi longtemps qu’on vit dans l’incertitude quant aux intentions, au statut, au pouvoir de celui qui est en face de vous, on reste sur ses gardes, et l’autre est réduit à l’état d’un objet inquiétant. Comment sécuriser assez pour éviter de réduire l’autre à l’état d’objet, comment éviter de sécuriser trop, parce qu’il est nécessaire d’introduire dans une relation pédagogique une certaine insécurité, un certain étonnement ? C’est là tout l’art de l’éducateur.
- L’adolescente du Quart Monde a une pauvreté de langage, une pauvreté culturelle qui expliquent la rapidité du passage à l’acte comme moyen d’expression. Si l’agir est plus facile pour l’adolescente sous-prolétaire, le “ faire avec ” pourra être utilisé par l’éducateur comme moyen d’établir une communication. On aurait tort de négliger cette forme de dialogue par le langage de l’agir.

* * *

Pour une politique de désaliénation

Equipes de rue, foyers d’accueil, ateliers de pré formation, pivots culturels, clubs de rencontre : autant d’expériences que les Equipes SCIENCE ET SERVICE mènent depuis des années avec les jeunes filles du Quart Monde.

Leur pédagogie en est encore cependant au stade de la recherche, de la découverte quotidienne, et il serait prématuré de vouloir en dresser le bilan. Toutefois, aucun éducateur lucide et honnête ne peut se contenter de remédier à des maux qui se reproduisent de génération en génération. Un univers lourd d’inégalités, d’injustices, d’aliénations diverses pèse sur la jeune fille du Quart Monde : la mobilisation de tous est nécessaire pour libérer la femme, et en priorité la femme la plus écrasée par sa condition sociale.

En quel sens, au nom de quel projet, de quel idéal ?

Le projet de l’ATD

"Tout homme, - et toute femme - porte en lui une valeur inaliénable qui le situe au rang de tous les hommes et lui confère le droit notamment de participer à la gestion de son propre destin, celui de sa famille et de son groupe social. "

POUR LA JEUNE FILLE DU QUART MONDE

Droit à l’éducation.
- Droit d’être élevé par des parents dans l’honneur, la dignité et la sécurité, tant maternelle que morale.

Droit à l’instruction et à la culture.
- C’est dans les quartiers les plus défavorisés qu’il faut d’abord implanter les meilleures écoles maternelles, primaires, techniques ou secondaires, qu’il faut multiplier les pivots culturels, les équipements de loisirs et de sports.

Droit à la formation professionnelle, au travail, au salaire égal.
- Quel que soit son niveau d’instruction, la jeune fille du Quart-Monde a besoin d’un métier qui lui permette d’envisager un avenir indépendant.

Droit à l’accueil.
- Qu’elle soit maman ou non, ’délinquante ou non, la jeune fille du Quart-Monde cherche parfois un refuge, un, lien où hors de l’emprise de la famille et du milieu elle pourra faire l’apprentissage de l’indépendance. Combien y a-t-il de foyers d’accueil inconditionnel pour la recevoir ?

Droit à fonder un foyer.
- C’est-à-dire non seulement avoir le temps de choisir son compagnon, mais aussi le minimum de moyens matériels nécessaires à une via conjugale : tout d’abord, le LOGEMENT

Ce qui importe, c’est l’accueil

Accueil, mot galvaudé et mis à toutes les sauces. Il reprend son sens au Foyer d’Accueil et d’Orientation à Paris. Accueillir dans sa vie et son amitié les jeunes prostituées qui choisissent de frapper à sa porte, c’est ce que fait, avec ses collègues, Mlle CERGUEFF, éducatrice.

Elle nous confirme : si certaines jeunes filles sous-prolétaires arrivent à se prostituer, prostitution et sous-prolétariat ne sont pourtant pas synonymes. Ce que la jeune prostituée et l’adolescente du Quart-Monde ont en commun, c’est la recherche d’une reconnaissance, d’une relation qui leur rende l’image d’elle-même, dont elles ont besoin pour reprendre en main leur destin.

L’adolescente prostituée est isolée. Le milieu de la prostitution lui a donné le mépris de l’homme, en la privant de toute notion d’elle-même, de devenir, du temps, de l’heure... Réduite à l’état machine, elle cherche confusément à s’identifier. Les éducatrices sont là pour l’y aider. Elles sont disponibles, ne lui imposent rien ; elle est libre d’aller et venir comme elle l’entend.

Véritable pédagogie de l’accueil, avec tout ce qu’elle comporte d’engagement envers les adolescentes accueillies, n’est-ce pas là une première réponse à donner à l’appel des dizaines de milliers de jeunes filles, prostituées ou non, privées des moyens de s’identifier et de vivre en jeunes filles, parce que nées de mères trop pauvres, elles non plus jamais identifiées ?

FEMME LIBRE OU FEMME LIBERATRICE ?

Une heure nouvelle sonne pour la femme : Mais qu’en fera-t-elle ? Va t-elle imiter ce qu’elle reproche à l’homme : de poursuivre SES intérêts, de combattre pour SON statut, SON avancement, SON indépendance ? Ou renversera-t-elle le monde, en poursuivant les intérêts de plus faibles qu’elle, en combattant pour celles qui ne lui apporteront ni distinction ni honneur ?

Francine de LA GORCE et Alvvine de VOS van STEENWIJK, qui sont toutes deux engagées depuis douze ans à la cause du Quart-Monde, s’interrogent sur la mission de la femme dans une société où les changements se font à l’avantage des privilégiés.

FEMME EN QUART-MONDE

par Francine de LA GORCE.

Epouse, mère, ouvrière, citoyenne, militante... Autant de façons pour la femme moderne d’exprimer sa dignité, autant d’humiliations et de souffrances pour la femme qui se trouve au plus bas de l’échelle sociale.

Epouse, en butte aux drames quotidiens du chômage, de la maladie, de l’expulsion, de la dislocation familiale, elle ne peut que se raccrocher désespérément à un mari aussi écrasé qu’elle ; jusqu’au jour où l’un des deux, excédé, abandonnera peut-être ce dernier semblant de tendresse humaine pour se dégager de responsabilités insoutenables. Comment deux êtres ainsi ballottés par les événements pourraient-ils construire ensemble un projet et le défendre ? Comment vivre cet amour dont l’adolescente avait rêvé, seul rêve permis aux filles de sa condition, amour auquel elle aspirait pour l’arracher à une situation déjà insupportable ?

Mère, elle l’est, par toutes les fibres de son corps, presque sauvagement. Mère, elle l’était déjà à 10 ans, voire à 5, lorsqu’elle gardait ses frères et sœurs cadets ; elle l’est encore lorsqu’à 15 ans, dans sa folle quête d’amour, elle enfante à son tour.

Mais ses gestes de mère resteront ceux de la fillette accablée par une charge d’adulte : nourrir, moucher, crier pour se faire obéir, démissionner devant les complications... Bientôt ses rêves s’écrouleront, car “ l’homme ” de ses 15 ans n’est lui- même qu’un pauvre gosse sans travail, sans logement, qui ne peut rien lui offrir d’autre que sa honte ou sa rancœur.

Mère, elle le sera pourtant encore cinq, six fois (sans compter les fausses-couches et bébés morts- nés), s’émerveillant chaque fois devant un nouvel espoir de vie. Son ventre gardera en permanence la forme de la grossesse ; son dos se voûtera. Epuisée à 25 ans, revenue de ses illusions de lendemains meilleurs, elle fera front tout de même : “ J’ai toujours trouvé des pommes de terre pour les enfants, même aux moments les plus durs ”1 hantise de la faim, des pleurs de faim. Le jour du payement des allocations familiales, elle achètera 3 kg de bonbons pour se faire pardonner les soupes insipides des autres jours, pour témoigner de son amour.

Dans sa maternité, là aussi, elle est bafouée : on la traite de mère incapable et indigne. Car comment donner à chacun l’attention, l’encouragement ou la sanction qu’il attend, alors que tous crient à la fois dans l’unique pièce où s’abrite la famille ? Comment faire faire les devoirs au grand dans ce tohu-bohu, d’autant que soi-même on a à peine fréquenté l’école ? Il fallait récompenser la petite, mais voilà le père qui revient, sans travail et furieux... Puis elfe s’effondre, se met à pleurer. “Oh vous savez, je n’en peux plus, je ne sais plus ce que je fais ”. Plus tard, que fera-t-elle face à son grand qui fuit dans la rue les tensions, les disettes, la promiscuité des siens, et apprend avec d’autres à se débrouiller ” ? Comment inventer les gestes maternels, si l’on en a manqué soi-même ? Frustrée dès son jeune âge dans son affection, elle reste trop avide d’amour pour pouvoir répondre à celui des autres.

" A 5 ans et demi on m’a mise en pension, j’y suis restée jusqu’à 11 ans et demi, là je suis revenue chez ma mère, c’était en juin, avant qu’elle meure, elle est morte d’une maladie de cœur, je me souviens on ne me mettait plus à l’école. Puis je suis retournée chez d’autres bonnes sœurs ".

Mère, elle le sera parfois jusqu’à se séparer de ses enfants, lorsqu’on l’aura suffisamment convaincue de son incapacité à les rendre heureux...

Où peut être l’accomplissement de la maternité dans cette vie d’angoisse couronnée d’échecs ?

Ouvrière, ah oui, elle a été ouvrière : avant sa première grossesse, et parfois entre deux naissances. A peine lettrée, elle ne sera jamais que femme de ménage, manutentionnaire, ferrailleuse ou laveuse de wagon la nuit, toujours dans les emplois les plus instables, les moins payés, les plus exténuants, et non défendus par les syndicats. Lorsqu’on dit que le travail libère la femme et lui permet une certaine insertion sociale, a-t-on pensé à cette femme du Quart-Monde, qui tout au plus gagne en travaillant le droit de survivre avec ses enfants auprès d’elle ?

Ouvrière d’appoint, mère méjugée, épouse précaire, comment ferait-elle reconnaître sa place dans la cité, comment oserait-elle être militante, et de quelle cause perdue ? Dans un univers affectif et géographique qui va à la dérive, comment pourra-t-elle tout simplement être femme ? Tout la porte à se dévaloriser : ...le dénuement... son amour pour un homme vaincu et violent qu’elle tente parfois de grandir en se diminuant... des enfants à qui elle ne peut jamais donner le nécessaire... un entourage qui la juge et la condamne...

Reconnaître sa dignité de femme, de mère, d’épouse, d’ouvrière et de citoyenne est la première étape d’une promotion qui concerne le milieu tout entier. Car si la situation de la femme est significative d’une condition sociale, c’est aussi la femme en définitive qui assure la transformation de son milieu : l’homme n’entraîne souvent que lui-même dans son ascension, et celle-ci reste au niveau du standing professionnel ou économique. La femme est par excellence le nœud de transmission de la culture au sein de sa famille, elle qui personnalise un mode de vie, qui enracine les motivations des siens.

Reconnaître sa dignité, c’est lui donner les moyens de la vivre, d’être véritablement l’épouse qui partage le combat d’un homme en marche, la mère qui prépare l’avenir de ses enfants... C’est lui permettre de trouver dans le travail son autonomie, c’est l’inviter à trouver sa place dans notre Cité, à partager nos causes, parce qu’auparavant nous aurons partagé la sienne.

Le vrai combat de la femme, de toutes les femmes, n’est-il pas d’être solidaire de cette femme- là ?

LA FEMME DEVANT UNE SOCIETE QUI CHANGE OU LA FEMME DEVANT UNE SOCIETE QUI DOIT CHANGER

par Alwine de Vos de van STEENWIJK, Directeur de l’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines.

Il y a deux manières d’aborder la grande question du rôle de la femme dans le monde d’aujourd’hui et de demain :

1) La Société change. Comment nous, les femmes, y trouvons-nous notre compte, notre égalité, la pleine possession de nos capacités ? Autrement dit : quel changement voulons-nous par rapport à nous-mêmes ?

2) La Société doit changer. Nous, les femmes, quelle société voulons-nous pour l’humanité, pour la génération qui vient, celle que nous avons portée ? Qu’allons-nous faire pour que ces changements s’opèrent ?

Dans le premier cas, la femme est à la fois sujet et objet du changement ; elle se défend, elle revendique pour elle-même, et se met en situation de faiblesse.

Dans le second cas, la femme entre dans un combat qui la dépasse et prend un rôle ; elle ne défend plus sa propre cause, mais celle dé tous, en s’incarnant dans les grands problèmes de l’humanité : elle s’est choisi le rôle d’être la mère d’une société nouvelle.

Mais de quelle société parlons-nous et quels sont les changements nécessaires ?

Nous savons qu’il s’agit d’une société stratifiée, composée de couches sociales qui se distinguent par le niveau professionnel et de revenus, de savoir et de culture, de santé, de pouvoir syndical ou politique, de participation spirituelle... On reçoit selon ce qu’on possède.

Les changements qui se font ont, eux aussi, tendance à se couler dans le moule qui avantage les privilégiés : par exemple, tous les efforts en vue de l’autonomie des jeunes se situent au niveau de l’université, mais pas à celui du jeune travailleur, et moins encore à celui du jeune de la cité d’urgence... Même dans l’Eglise, les transformations se discutent entre ceux qui ont les moyens de la pensée, la pratique religieuse se désincarne et s’éloigne de plus en plus des modes d’expression des plus pauvres.

En réalité, aucun de ces changements ne va en profondeur ; on demeure avec un problème de fond d’inégalité, de pauvreté, d’exclusion totale des plus démunis. Il est certain qu’une société égalitaire est utopique : toute organisation faite de mains d’hommes est portée par la volonté d’aimer, certes, mais aussi de dépasser son prochain.

Mais il n’est pas impensable que toute organisation humaine se munisse d’un système d’alarme qui dénonce les nouvelles formes d’exclusion ; il est possible d’établir des contre-courants et d’opposer au mécanisme qui favorise les favorisés, un système de réinvestissement à la base.

Le Mouvement Aide à Toute Détresse prête ses équipes de volontaires, apportant le témoignage d’un de femmes et d’hommes qui ont voulu " réinvestir " personnellement au plus bas de ’échelle sociale. Toute la formation, toute la culture, les moyens qu’ils ont reçus de la société, et meilleur d’eux-mêmes, ils l’ont mis au service du Monde. Certains à plein temps et à vie, ’autres dans la mesure où leurs autres engagements leur permettaient.

La solitude ? L’amour ? Le rôle de la femme ou son absence ? Pour la femme qui a décidé de mettre son cœur, son ingéniosité, son intuition, son inépuisable endurance en œuvre pour être le ferment d’une société nouvelle, toutes ces questions ne se posent plus. Ou, plutôt, elles se renversent, car les difficultés vécues par les femmes, la vulnérabilité de la femme, l’insécurité de sa situation, deviennent des moyens de pressentir, vivre, comprendre, résoudre les faiblesses de ceux qui par essence sont vulnérables et dans l’insécurité.

* * *

CE QUE VOUS POUVEZ FAIRE POUR LE QUART-MONDE

Vous joindre aux équipes " SCIENCE ET SERVICE " de recherche, d’action, de secrétariat. Ecrivez-nous votre spécialité et le temps dont vous disposez. A l’avance, merci.

Un foyer d’accueil ATD

S’il existe des foyers d’accueil pour jeunes prostituées, jeunes délinquantes, jeunes mères, ou jeunes travailleuses, il n’existe aucun lieu d’accueil pour la jeune fille du Quart- Monde qui n’est encore ni maman, ni insérée dans la vie professionnelle, et qui n’a pas notoirement sombré dans la délinquance.

Prendre du recul par rapport au milieu familial et social est à certain moment un besoin vital pour les jeunes filles du Quart-Monde, sans pour autant qu’elles se désolidarisent définitivement ni de leur famille, ni de leur milieu.

L’A.T.D. aménage une Maison d’Accueil pour elles ; aidez-nous à la terminer vite ! Chaque mois qui passe peut être décisif pour une adolescente en désarroi. C.C.P. 13.551-80 La Source Indiquez sur le talon FOYER DE JEUNES FILLES

Imp. BUIGNET, 18, Rue Haute, 95-DEUIL-LA-BARRE - Tél. 964.16.63 Mise en page Science et Service - Photographie Marik Miroslav Directeur de la publication M. Etesse.by 1970 Aide à Toute Détresse. Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.