Condition de la femme sous-prolétaire dans les pays industrialisés occidentaux
Revue Igloos n°81/1974

Mis à jour le jeudi 10 mai 2012.

LA VIE EN QUART MONDE

(Igloos n°81, 1974)

Projet d’étude sur la vie de la femme sous-prolétaire dans les pays industrialisés occidentaux

L’Organisation des Nations Unies a proclamé l’année 1975 « Année de la Femme ».

Un tel événement ne peut prendre place sans que la femme du Quart Monde dans nos sociétés occidentales y soit présente. Aussi, à cette occasion, avons-nous préparé un document de base sur la condition de la femme en Quart Monde, que nous vous transmettons dans cet Igloos.

Les pages qui suivent n’apportent pas une vue statique de la femme sous-prolétaire. Au contraire, elles veulent présenter tout ce qui modèle la vie de la femme dans un milieu défavorisé : les incohérences, les contradictions, les situations perpétuellement conflictuelles, mais aussi la persévérance, la lutte, l’espoir insensé de cette femme incomprise, mal préparée pour répondre aux attentes de son conjoint, de ses enfants.

Ce que nous révèle la femme du Quart Monde pose des questions fondamentales à notre société et, devant ses aspirations de femme, d’épouse, de mère, trop souvent laissées sans réponse, nous ne pouvons que crier à l’injustice.

Cette injustice, nous la dénonçons et nous voulons la porter aux grandes instances internationales. Personne ne doute que vous ne vous sentirez interpellés et que, sur la base de ce document, vous ne vous engagiez à apporter ce que vous savez, le fruit de vos réflexions. C’est pourquoi le Mouvement ATD vous engage à participer activement au comité : « Année de la femme : femme du Quart Monde ».

Introduction à la condition de la femme sous-prolétaire. Une description. Quelle est sa situation, son origine, son vécu quotidien, en tant qu’épouse, mère, travailleuse, femme dans la cité ?

QueIle est sa place dans sa famille, dans son milieu ; qu’attend-on d’elle ; au nom de quelles valeurs vit-elle ; quel est son avenir, quelles sont ses aspirations, quelle femme sera sa fille ; comment s’insère-telle dans les grands courants sociaux qui tendent à modifier la condition féminine ?

- PREMIERE PARTIE

Autant de questions parmi d’autres qu’il faut se poser a propos de la femme du Quart Monde, que nous voudrions développer en partant de la monographie d’une femme que nous appellerons : Marie Charles. Cette femme est française, elle habite une cité de promotion familiale dont l’animation socio-culturelle est entre les mains du Mouvement ATD Science et Service.

Tout en étant, dans ses détails, tributaire de ces circonstances, sa situation n’en est pas moins typique de la femme sous-prolétaire rencontrée dans d’autres pays européens qui vit dans un contexte qui, de prime abord, peut être différent.

Marie Charles sera notre repère, mais il est évident qu’une femme ne peut résumer un milieu, surtout si peu défini socialement que le Quart Monde et, en toile de fond, nous aurons présentes à nos mémoires, les centaines de femmes du Quart Monde qu’il nous a été donné de rencontrer et qui partagent la même condition.

Le plan que nous adoptons pour présenter cette problématique regroupe les questions abordées en différents chapitres, aussi proches que possible de ceux des monographies qui ont servi de base à l’Igloos n°80 "La vie en Quart Monde - Un quart de siècle avec un groupe familial dans la banlieue parisienne .

Notamment :

— la femme du Quart Monde : ses origines : sociale, familiale, les expériences de son enfance, son patrimoine culturel ;
— la femme et son environnement social : milieu, voisinage, institutions ; ses engagements religieux, politiques, syndicaux et autres.
— La femme et le travail. La femme et elle-même : ses loisirs, sa santé, sa féminité, le développement de sa personnalité, de son intelligence, sa dignité.

CHAPITRE I

LA FEMME DU QUART MONDE, SES ORIGINES

L’on sait déjà, grâce aux travaux du professeur LABBENS à quel point la condition sous-prolétarienne est un héritage transmis parfois depuis plusieurs générations. La condition socio-économique des parents composant l’actuel Quart Monde, est déjà soit franchement misérable, par l’exclusion, soit d’une vulnérabilité extrême, soumise a n’importe quel aléa : disparition d’un métier, maladie, absence ou décès du chef de famille, migration, etc.

1) Les conséquences de l’échec. Mais il ne suffit pas de dire que l’enfance de la femme du Quart Monde se déroule dans le dénuement ; il faut aussi rappeler tout ce qui accompagne la misère et ce qui forge les êtres qui y grandissent : l’insécurité, la peur, la violence, l’auto-défense, l’ignorance, et finalement le "vide culturel" car, pour subsister il n’est plus question, ni de maîtriser les événements, ni les relations avec autrui, ni les choses. Aucune tradition ne peut s’établir, si ce n’est le « sauve qui peut » ; aucune expérience ne donne prise sur l’univers, chacune ferme de nouvelles portes, car elle a été un nouvel échec.

Ainsi Marie Charles lorsqu’elle était enfant est allée une fois en colonie de vacances ; elle en garde un souvenir horrible. Acceptera t-elle jamais de laisser ses enfants partir à leur tour ? Et si, à force de confiance en un membre de l’équipe de travailleurs sociaux qui est engagée avec elle, elle les laisse tout de même faire leur séjour, voici que les enfants ramènent des poux, dont la famille entière sera infestée, ne pourra se débarrasser pendant des mois, méritant ainsi les railleries et l’opprobe des voisins, le renvoi de l’école.

Comment des lors, la convaincre que les colonies de vacances peuvent avoir une valeur éducative pour ses enfants ?

II faudrait aussi parler de toutes celles qui n’ont pas connu de famille, qui en ont été arrachées pour être placées à l’Assistance Publique. Certes, elles n’étaient pas responsables de leur retrait, et pourtant elles l’ont vécu très souvent comme une punition personnelle ; beaucoup d’entre elles s’inventent une famille de rêve "pour la façade" mais ne peuvent y puiser, ni racine ni référence de vie.

2) Les conséquences de l’insécurité. La misère, avons-nous dit, engendre la violence et l’insécurité. Pour les enfants qui vivent dans ce climat, cela se traduit trop souvent par l’impression d’être mal aimés, ce qui explique bien des réactions de mères envers leurs enfants, mères « couveuses » dit-on, qui les gâtent, les englobent dans leur propre enfermement, ou alors qui battent et se laissent battre, lorsque les enfants deviennent plus grands, car elles ne connaissent pas d’autre moyen d’affirmer leur autorité. Mères jalouses de leurs adolescentes qui semblent encore avoir quelques chances de bonheur devant elles, elles sont aussi pessimistes et fatalistes, ne sachant comment encourager leur fille à élargir les possibilités de choix, les enfonçant tout de suite : inéluctablement leur sort. « Pour toi, ce sera comme pour les autres, tu te feras faire un gosse, et ce sera fini ».

Épouse apparemment, indulgente, sans exigence vis-à-vis du mari, « pourvu qu’il travaille et aime les gosses », elles ne songent pas tellement qu’elles ont droit, par elles-mêmes, à de l’amour et de l’estime ; elles savent aussi que le mari a connu la même misère qu’elles, petit garçon, et que cela explique son comportement d’homme vaincu. Mésestimé.

Quelle image de la femme, la fillette pourra t-elle retenir de cette mère-là ? Quelle image reproduira t-elle à son tour ? Et malgré ses rêves de stabilité, d’amour, elle commencera sa vie par un foyer bâti à la sauvette, avec le responsable de sa première grossesse, s’il le veut bien ; et c’est souvent le cas en Quart Monde, si jeunes soient le garçon et la fille, à condition qu’il y ait un minimum matériel en l’occurrence généralement, l’accueil du couple par les parents de l’un ou de l’autre.

La petite fille de ce milieu est, très jeune, confrontée à des réalités adultes - elle gardera le petit frère ou la petite sœur ; elle fera le ménage tant bien que mal, non pas comme toute autre fillette s’intéresserait à le faire pour "apprendre comme maman" mais parce que dans son cœur elle sait bien que sa mère n’arrive pas à faire face, et qu’il faut en quelque sorte pallier ses manques.

Cette petite tille du Quart Monde, qui n’a pas le temps de se connaître ; de se découvrir et dont les yeux sont mêlés en permanence à des drames adultes, nous la retrouverons femme et mère "en retard" accomplissant des gestes à rebours des autres et à contre-temps. Emmurée dans une enfance qui se prolonge, elle n’aura pas d’ambition professionnelle non plus. N’ayant jamais suivi l’école, elle n’en a pas tiré un véritable profit ; et dans son entourage, elle n’aura jamais connu cela, comme femme conquérir son indépendance par une promotion professionnelle.

On le voit, cette origine, cette enfance de la femme du Quart Monde est primordiale, car elle conditionne tout le reste : ses difficultés de vie et de relations, mais aussi parfois des brides de culture, apparemment incompréhensibles et très diverses.

Chez l’une, ce sera l’armoire à linge impeccablement rangée, avec des bouquets de lavande, « comme chez la grand-mère du village », même si les enfants n’ont rien à se mettre sur le dos. Chez d’autres, seront des formes de langage recherchées que l’on a recueillies lorsqu’on servait de bonne dans une famille bourgeoise.

Chez Marie Charles, c’est la valeur de l’école ; car si elle-même a échoué à son C.E.P., ses sœurs ont réussi, et ont pu devenir fonctionnaires (employées par la mairie, comme cantinière, ou autre besogne subalterne) trouvant ainsi une certaine stabilité. Ce qui nous amène à une autre question : La jeune fille du Quart Monde a-t-elle des chances de monter un degré de l’échelle sociale ?

Les garçons prétendent que oui, car, disent-ils, elles peuvent plus aisément qu’eux se marier hors de leur milieu. Mais précisément, tout ce que nous savons sur le manque de référence, le vide culturel, le climat qui a forgé leur personnalité et leur comportement devant la vie, et d’autre part aussi, à cause des expériences malheureuses de quelques jeunes femmes du Quart Monde que nous avons connues, nous restons assez sceptiques sur cette hypothèse, qu’il faudrait vérifier statistiquement.

CHAPITRE II

LA FEMME DU QUART.MONDE ET SA FAMILLE

La jeune fille du Quart Monde souhaite se marier comme tout le monde, être heureuse, avoir un mari qui ne boit pas, qui travaille, qui aime les enfants, avoir des enfants pour en être aimée. Mais trop de choses concourent à rendre son rêve utopique - peut-être est-ce précisément son avidité d’affection, plus encore que ses difficultés de relations élaborées avec autrui, qui l’amène à avoir des relations sexuelles très précoces ; il y a aussi une sous-estimation de sa propre valeur : elle est tellement habituée à ne compter pour rien : « comment m’aimerait-il, croirait-il à mon amour, pourquoi ne me laisserait-il pas pour une autre si je ne me donne pas à lui ? ».

1) L’enfant est venu très tôt. Comme nous l’avons vu, la fillette qui n’a pas eu le temps de se structurer dans un univers à ses dimensions et à ses possibilités devient la jeune femme désemparée devant les pressions de la vie, démunie devant les attentes d’un conjoint pourtant aussi désireux qu’elle d’un avenir ensemble. Mais l’on pourrait presque dire que le couple se forme trop vite autour des enfants. ll n’a pas le temps de se connaître et de se bâtir d’abord comme couple et, l’enfant vient, avant même qu’on ait la force de fonder un foyer, avant qu’on ait pu prévoir un lieu d’habitat, et des moyens de survie.

Dans d’autres cas, comme celui de Marie Charles, un père sévère a interdit toute fréquentation à la fille avant ses 21 ans - cet âge de la majorité légale a souvent beaucoup d’importance, peut-être à cause de l’insécurité même des parents qui redoutent toujours un jugement sur leurs capacités éducatives, car c’est pour elle l’âge de l’émancipation. Mais d’une façon comme d’une autre, la misère est là, qui n’a pas permis qu’on s’organise, et le jeune ménage se retrouve, s’il a quelque ressource, à errer d’hôtel meublé en hôtel meublé, ou entassé dans le logement parental. Alors, la mère, la belle-mère, essaie de revivre mieux son rôle maternel avec le nouveau-né, empêchant ainsi la jeune mère de faire ses propres expériences. Une attitude analogue souvent à l’égard du jeune père, dont on n’exige pas qu’il assume son rôle de soutien de famille « ll est si jeune, il n’a même pas fait son service militaire ». Ce dépouillement des responsabilités des jeunes ménages, nous l’avons souvent rencontré. A quoi mène-t-il ?

Parfois à une rupture du ménage, le garçon reprenant sa vie de célibataire (d’autant plus facilement que l’union n’est pas toujours légalisée à ce stade). Parfois, aussi, il y a rupture entre les parents et le jeune couple car c’est la seule façon de prendre ici son autonomie ; mais ils se trouvent alors privés de tout soutien. Parfois l’ingérence des parents est tolérée plus longtemps, comme chez les Charles, mais elle ne fait alors qu’aggraver l’incapacité du nouveau couple à assumer ses rôles familiaux.

2) Comment s’aimer ? Et dans le cas où la jeune femme est abandonnée par son conjoint, que devient-elle ? Si sa propre famille ne peut la garder, ou qu’elle ne veuille pas rester, ou encore si elle a perdu trace de sa famille, elle n’a à peu près qu’une solution : retrouver un autre homme, qui la prendra en charge, avec son ou ses enfants. Elles deviennent des femmes encore plus écrasées, car elles se sentent redevables envers leur conjoint : « il aime ma fille comme ses propres enfants - il n’a jamais fait de différence - même je crois que c’est encore celle qui n’est pas de lui qu’il préfère ». La réalité est malheureusement souvent différente, ce ne sont que des excuses, des justifications qu’on se donne à soi-même et à son milieu. C’est ce qui explique que ces unions ne sont pas toujours fondées sur le mariage qui permettrait à cet homme d’avoir des droits sur les enfants et qui entraverait leur libération vis-à-vis de lui. D’autres, après une ou plusieurs unions malheureuses, prennent un compagnon de route, plutôt qu’un conjoint, ce qui explique certains concubinages, forme d’union fréquente en Quart Monde (40%, d’après les études de Jean LABBENS) .

Épouse ou concubine, la femme du Quart Monde n’est pas pour autant une conjointe instable, malgré les tribulations multiples qui l’assaillent (manque de logement, de ressources, retrait des enfants, emprisonnement ou hospitalisation parfois prolongée de l’époux, etc.). Et pourtant, au niveau des relations dans le couple, la menace de rupture ou d’abandon est souvent latente. Pourquoi ? Peut-être, encore une fois, parce que l’homme ou la femme n’a pas assez confiance dans sa propre valeur, en ses possibilités d’être aimé pour lui-même ; car souvent en Quart Monde, la dignité bafouée est à l’origine de bien des maux. Ainsi, certains hommes, pour justifier leur échec, n’ont d’autres solutions que d’incriminer leur conjointe et de faire leurs, les jugements portés sur elle par l’extérieur.

3) Se sacrifier pour ses enfants. Fidèle à ses enfants, elle l’est davantage, car si on lui reproche souvent de ne pas s’en occuper, elle tient à eux de façon d’autant plus farouche qu’elle est souvent menacée dans sa dignité de mère par des mesures de retrait : elle sait par expérience que le plus important pour eux "c’est d’avoir une mère qui les aime". La défense des enfants explique d’autres unions non légales, car la femme craint en se mariant comme nous l’avons déjà dit de donner à l’homme des droits et une autorité trop grande sur eux. Aussi, change-t-elle parfois de conjoint, mais les cas d’abandon d’enfants sont rares : en dix ans environ, Sur environ 500 familles connues, 3 femmes seulement ont abandonné mari et enfants (pour une famille ce fut l’éclatement : placement des enfants et la clochardisation de l’homme ; pour une autre, c’est l’aînée des filles au foyer qui a remplacé mère, et cela, après même qu’elle se fût mariée à son tour ; le troisième mari abandonné a pris une concubine puis en a changé sous la pression de ses enfants. Généralement donc, les enfants restent avec la mère et ce bloc constitue la barre fondamentale de la famille.

4) Le matriarcat ou la volonté de vivre. Peut-être est-ce pour cette raison que certains sociologues ont voulu parler de la structure matriarcale en Quart Monde. En réalité, Cette image nous paraît très sujette à caution ; même si l’homme apparaît souvent comme voué à l’échec, c’est quand même lui, dont on attend sécurité, dignité, autorité (et signalons au passage combien cette attente constamment déçue, doit humilier l’homme ; comment s’étonner dès lors de la fréquence de l’alcoolisme, de la violence, de la brutalité envers la femme, et autres expressions de la dignité bafouée si fréquente en Quart Monde).

Matriarcat ou simple tentative désespérée de survie de la part de mères submergées, sans soutien, sans sécurité, et par surcroît, vouées au jugement sévère des institutions sociales. Obligée parfois précisément par ces institutions et leurs exigences de se désolidariser d’un mari jugé par elles incapable et inacceptable.

Car il est plus facile de décider qu’un homme est incapable s’il ne ramène pas un salaire régulier, que d’attenter à la capacité de la femme d’élever ses enfants. Certes on ne s’est pas privé, à certaines périodes, de pratiquer largement dans ce milieu, le retrait des enfants (la tendance actuelle cherche davantage à exercer une assistance ou une « surveillance » éducative). Mais même dans les cas de retrait, de retrait, les prétextes invoqués étaient plus souvent le manque de logement ou de ressources que l’incapacité d’éduquer et d’aimer ; peut-être est-ce parce que ces sujets touchent à quelque chose de plus profond en nous-mêmes, la « mauvaise mère » hante-t-elle certaines images de nous-mêmes, peut-être aussi parce que les critères et mesures sont bien plus malaisés à déterminer. Car enfin, si un enfant est en bonne santé, est-ce vraiment très grave qu’il soit sale et mal habillé ? Si un enfant emploie un langage grossier ou malhabile, peut-on en conclure qu’il souffre d’un retard de développement intellectuel ? Si un enfant reçoit quelques gifles dans un milieu où la violence imprègne toutes les relations peut-on en conclure qu’il est mal aimé ? Comment savoir à partir de quel moment le milieu familial devient néfaste et dangereux ? Qui peut affirmer que tel ou tel enfant serait plus heureux si on le déracine de sa famille ? Et comment faire la part entre les besoins affectifs de l’enfant, que sa famille est le mieux qualifiée à assouvir, et ce besoin d’éveil culturel ? et social pouvant être apporté dans le milieu par des éléments extérieurs à la famille.

Quels sont les dangers qui guettent les enfants Charles, des déficiences de santé ; mais aussi l’incohérence des situations et des comportements, l’enfermement de la mère, le vide culturel, l’ignorance, et pire le manque d’intérêt pour s’instruire et se former. Mais avec l’appoint d’une équipe de développement socio-culturel, dans le milieu, avec des services tels que PMI, classes maternelles, pivots culturels, ateliers pré-professionnels spécialisés au Quart Monde, tels que ceux que le Mouvement a déjà expérimentés depuis plusieurs années, ces enfants peuvent-ils sortir du cercle vicieux de la misère ?

La mère renforcée par une reconnaissance de sa dignité et de ses capacités, ne sera t-elle pas à même de leur transmettre cette chose plus précieuse encore que la vie organique : la volonté de vivre et de construire son bonheur et celui des autres ? Car cela la femme du Quart Monde le porte fortement enraciné en elle, même si sa condition ne lui permet presque jamais de le réaliser.

5) Tout ce que je sais, c’est mon père qui me l’a appris.

Finalement, quelle image ces enfants auront-ils de la famille, de la mère ? A travers des relations apparemment si difficiles, incohérentes, violentes, teintées d’angoisse et de jalousie, que s’est-il transmis d’une génération à l’autre ? Une jeune fille du Quart Monde nous disait un jour : « Tout ce que je sais, moi, c’est mon père qui me l’a appris ». Or, son père, objectivement parlant, était un « homme couché » ne travaillant que par intermittence, si faible qu’il se laissa entraîner par son fils et un copain de celui-ci dans une affaire de vol. Un homme tour à tour apathique et violent, noyant son incapacité dans l’alcool. Quelle image, quel héros un tel homme peut-il représenter pour ses enfants ?

Et bien sa fille le voyait tout autrement : et ses faibles connaissances (comme de savoir lire l’heure, faire la cuisine, compter) mais plus encore sa façon de voir la vie, le mariage, l’amour, la maternité, le respect d’elle-même, elle les avait reçus de ce père, concubin et alcoolique... Elle n’avait rien retenu de ses passages à l’école, ni chez les sœurs où elle avait été provisoirement placée. Une autre jeune fille, anciennement placée, nous expliquait cela : « Quand j’étais là-bas, je savais ma mère d’un côté, mon père de l’autre, mes frères éparpillés et cela m’occupait toute la tête ; je n’entendais même pas ce qu’on voulait m’enseigner, et pourtant, j’aurais bien aimé apprendre, m’instruire, mais c’est comme si j’avais perdu la mémoire » Ainsi, cette relation parents-enfants n’est pas seulement formatrice et socialisante, mais c’est un peu comme un lien vital qui ne peut être tranché n’importe comment, sous peine de créer de profonds déséquilibres, qui ne guériront plus et affecteront toute la vie de ceux qui les portent en eux. Tant de femmes en Quart Monde vivent ainsi dans la fabulation, parce qu’elles ont dû s’inventer un passé, une enfance, une famille inexistante dont on les avait privées.

6) Les signes accusateurs. Faut-il parler aussi de la femme en tant que maîtresse de maison, et gestionnaire de budget ? Oui sans doute, car c’est souvent sous ces signes qu’elle est jugée : incapable de tenir son ménage, envahie par le linge propre et sale, et le linge de récupération inutilisé, le tout jeté pêle-mêle dans un carton. On la critique pour son taudis surpeuplé, on la critique encore dans un logement spacieux qu’elle n’utilise pas suffisamment bien. On dit aussi qu’elle n’a pas notion de l’argent, dépense sans compter quand elle en a, mais ne peut plus nourrir les siens en fin de mois, ou à la veille des Allocations familiales. Elle quémande, s’endette, distingue mal ce qui est prêté ou donné, enfouit les avis d’huissiers dans un tiroir pour ne pas avoir à y penser et jurera qu’elle n’y comprend rien le jour où il viendra saisir son pauvre superflu : une télé, un buffet. Et quand une assistante sociale essaiera de l’aider à y voir clair, la femme toujours méfiante ne lui révèlera l’ensemble de sa situation que par brides, usant la patience et la meilleure volonté de ceux qui veulent l’aider.

Ainsi, Mme AZALE : Elle avoue être poursuivie pour des chèques sans provision (elle a payé le loyer avec un chèque, croyant le compte approvisionné par la pension de son mari). Elle reconnaît que l’huissier doit l’expulser dans les 15 jours dont une semaine est déjà écoulée.

L’assistante sociale s’aperçoit qu’elle a une dette de 5 mois de loyer, plus les pénalités, soit 5 400 F (pour un budget mensuel de 1 600 F, quatre personnes à nourrir). En outre, la société HLM a entrepris une enquête sociale pour faire retirer les enfants. Pour éviter un retrait, l’assistante sociale conseille de laisser un peu plus longtemps la fille handicapée mentale à l’hôpital ; où elle se trouve actuellement mais alors la pension de la fille ne sera pas perçue par ta famille, or, c’est. là, la part la plus importante de ses ressources. L’assistante sociale s’aperçoit que les Allocations Logement n’ont pas été versées depuis plusieurs mois, mais à la suite de quoi ? Quel document réclamé n’a pas été envoyé ? Mme AZALE ne se souvient plus, elle a égaré la lettre, elle ne se rappelle même pas l’avoir reçue. Une demande de secours à la mairie serait possible ? Non, Mme AZALE a déjà obtenu, une avance de 500 F une fois, et a omis de les rembourser lorsque la pension est arrivée.

7) Attendre et voir venir.

Situation inextricable, décourageant toutes les tentatives devant laquelle les travailleurs sociaux finiront par adopter le même type de comportement que la femme du Quart Monde : attendre et voir venir Attendre quoi ? La catastrophe suivante qui rendra là situation actuelle insignifiante...

Ou fuir, se laisser expulser, se faire recueillir encore ailleurs, mais au prix peut- être de l’intégrité familiale, puisqu’il n’y a pas de centre d’hébergement pour famille entière .

Et comment agirait-elle autrement cette femme du Quart Monde qui a vu ses parents vivre d’expédients, se tasser dans un taudis qu’on ne quittait que pour un autre ; comment pourrait-elle tenir un ménage, gérer un budget, alors qu’il lui a toujours fallu se débrouiller au mieux, parer au plus pressé, se blottir à quatre ou cinq dans un lit, trouver une cuvette pour recueillir l’eau qui dégouline du plafond, vendre le poêle pour acheter à manger, aller faire la chine plutôt que d’aller à l’école, voir la mère retenir sur votre paye d’adolescente et ne vous en rien laisser, vous disputer peut-être que cette paye soit si maigre... Survivre, survivre au jour le jour envers et contre tout, tel est l’axe de l’économie des familles du Quart- Monde. Mais dans la pensée l’argent vient des autres, à l’improviste : l’aumône, la paye, les Allocations familiales ne sont pas un droit, mais un don. Quand l’argent est là, on fait bombance, quand il manque, on se couche.

La femme dans sa famille est donc prise entre mille entraves : les exigences d’un mari mécontent de lui-même ; les enfants très nombreux (en moyenne, entre 5 ou 6 par famille) et toujours frustrés de nourriture, de sécurité et d’affection, et dont on ne peut, pour ces raisons, exiger un sens d’autrui, situation matérielle intolérable, ressources irrégulières ou insuffisantes ; espace de vie exigu, vétuste, ou alors si on vous reloge trop vite par manque de meubles, de trop mauvaise qualité pour être respectés, et surtout trop cher pour qu’on y reste et qu’on ne le fasse vraiment sien.

8) Quand l’enfant devient votre unique reconnaissance.

Ce n’est pas cela que la femme a rêvé, ce n’est pas cela que ses enfants, son mari, son milieu attendent d’elle. Ceux qui croient voir en Quart Monde une sous-culture parce qu’ils retrouvent partout les mêmes comportements face aux mêmes situations ne comprennent rien à la souffrance de ces femmes qui se sentent perpétuellement mal dans leur peau, submergées par leurs tâches et responsabilités, en décalage avec toutes les valeurs d’amour de vie, de partage, de solidarité, leur désir de créer, de donner, de transmettre, de préparer l’avenir de leurs enfants. Il faut dire aussi que dans leur milieu, les pauvres procèdent d’une sorte d’auto-défense, d’une façon de se donner de la valeur puisqu’en fait aux yeux de la société, ils ne comptent qu’à cause de leurs enfants. Il y a ceux qui les accusent d’irresponsabilité, mais ne serait-il pas plus juste de dire qu’ils ont un autre sens des responsabilités ; pour eux, il n’importe pas tellement de pouvoir prévoir, dès le jour de sa naissance l’avenir de leur enfant, puisque eux-mêmes sont venus au monde sans aucun avenir. L’enfant reste encore la sécurité de l’avenir pour les parents, un élément de libération matérielle et morale mais ce qui importe avant tout, c’est la vie, c’est d’être en vie, en bonne santé. Finalement, en Quart Monde, on trouve un immense respect de la vie ; et si ce milieu ne condamne pas les femmes qui sont amenées à avorter, il est profondément contre l’avortement. Par contre, la limitation des naissances semble commencer à prendre forme en Quart Monde : probablement à cause de la pression systématique qu’exercent sur elle tant la radio, la télévision que les services sociaux. Le planning sans régularité de vie, sans ressources régulières, sans une hygiène corporelle, et surtout avec une sorte de négligence de soi-même, ne risque-t-il pas de rester souvent à l’état de parole, au moins pour les familles les plus pauvres ? D’autant plus qu’elles sentent profondément qu’elles n’en font pas seulement le choix.

CHAPITRE III

LA FEMME DU QUART MONDE, SON ENVIRONNEMENT

Ici il faudrait distinguer plusieurs situations : celle où la famille se trouve dans un quartier sous-prolétaire, avec un voisinage semblable à elle ; celle où elle se trouve isolée dans une cité composée de gens intégrés à la société, que ce soit en milieu rural ou urbain, ce qui suppose encore des différences.

1 ) Quand le milieu forge des relations contradictoires. Avec les femmes de son milieu, la femme du Quart Monde établit un certain nombre de relations d’entraide et de dépendance qui sont souvent dans les deux sens : échanges de services, rémunérés ou non - lessive, garde d’enfants - prêts d’argent, de nourriture, dons de vêtements : on s’accompagne mutuellement pour certaines démarches auprès des services sociaux, scolaires, municipaux ; il faut aussi, hélas, citer les relations d’alcoolisme - une femme entraîne l’autre à boire. Certaines de ces relations sont durables : on dirait parfois que deux familles s’épaulent, l’une assurant la survie de l’autre, ce qui confère un rôle, une dignité humaine plus grande à la première.

Mais souvent ces relations subissent des à-coups et des ruptures, surtout lorsque l’argent est en cause ou lorsqu’interviennent les jalousies conjugales (on S’accuse mutuellement de se « piquer » le mari de l’autre), ou alors, lorsque le monde extérieur intervient : l’on se souvient d’une enquête qui a eu lieu dans un bidonville dont l’objectif était le relogement des familles ; aussitôt chaque famille interviewée se désolidarisait de son entourage, son voisinage, pour se mettre davantage en valeur ; un an après, dans la même cité, une autre enquête révélait qu’en fait, un tiers des familles avaient des liens de parenté, et que toutes avaient des réseaux de relations pas très étendus, mais existants. Mais il n’est pas nécessaire qu’une aussi vaste enquête ait lieu pour que les gens se dénigrent entre eux : il suffit du passage d’une assistante sociale dont on redoute le jugement et ses conséquences. Pourtant, l’un dans l’autre, ces relations permettent de subsister : elles posent du reste un problème non négligeable lors du relogement des familles qui perdent soudain ce soutien économique, mais aussi humain des gens qui parlent le même langage, qui ont les mêmes problèmes : « ils n’ont pas à faire les fiers avec nous ».

Ces relations sont aussi à prendre en considération pour une action de développement communautaire, d’autant que c’est par les femmes que les relations s’établissent entre les familles et l’environnement. Si les maris sortent davantage du quartier à cause du travail (qu’ils ont ou qu’ils cherchent) ce sont les femmes en définitive qui ont le plus l’occasion d’exposer leur situation aux services sociaux, à la mairie, à l’école. Et lorsque le Mouvement organisera des tables rondes avec des représentants des différentes cités sous-prolétaires, c’est encore les femmes qui y participeront avec le plus d’aisance : « Nos hommes, ils n’ont pas l’habitude de s’exprimer, disent-elles ». Mais il faudra que nous en reparlions un peu plus loin lorsqu’il sera question des engagements de la femme.

2) Une cohabitation refusée.

Avec les femmes des autres milieux, les relations sont plus rares encore, car le rejet y prend une plus grande place, ce qui ne veut pas dire que le rejet n’existe pas en Quart Monde, bien au contraire, vis-à-vis de femmes plus faibles, moins capables d’assumer leur maison ou peu estimées, notamment celles qui boivent, qui battent leurs enfants, qui trompent leur mari ou qui mendient trop souvent. Ceci est important à retenir pour bien comprendre ce que le milieu attend de la femme.

Mais pire encore que le rejet, il y a le silence, l’ignorance : « Ces gens-là, on ne les connaît pas ». Les familles du Quart Monde s’enfoncent dans un isolement oui tourne parfois au tragique tant il est vrai que l’homme a besoin pour vivre, non seulement d’une famille mais d’un tissu social.

« Dans mon nouveau quartier, au lieu d’aider les gens qui ont du malheur, on les enfonce davantage » disait une femme relogée du bidonville. Et c’est vrai ; après le silence et la réprobation viennent les pétitions pour éliminer cette famille dont le mode de vie et le comportement semblent si éloignés des nôtres qu’on ne peut cohabiter avec elle, surtout qu’elle ne cesse de solliciter à voix haute ou tacitement, par sa situation même, notre pitié et notre générosité.

3) On a toujours besoin d’un plus petit que soi.

Pourtant, lorsque la famille du Quart Monde n’a pas quitté sa communauté d’origine, village, quartier, courée..., des réseaux de soutien se créant autour d’elle : on l’accepte parce qu’elle remplit certaines fonctions : petits travaux occasionnels, petits services et une fonction plus profonde encore, car "on a toujours besoin d’un plus petit que soi" comme dit la fable. On a besoin semble-t-il, dans un village, dans une communauté, dans un groupe humain, d’avoir son pauvre, ou sa famille pauvre ; à tel point que nous retrouvons cela au sein même des quartiers sous-prolétaires vis-à-vis d’une ou de quelques familles plus démunies que les autres.

4) Quand la dignité devient objet de lutte pour la vie.

Les relations avec le monde extérieur, le clergé, les notables, les institutions, se modèlent selon trois lignes de force : la peur, l’espoir et l’incapacité de se faire comprendre et de se faire aimer. On a peur, car on sent qu’ils ne peuvent nous comprendre, mais cette peur engendre fabulation, agressivité, apathie, désolidarisation du milieu, comportement apparemment incohérent, telle cette mère qui n’envoyait plus son enfant à l’école de crainte qu’on ne le lui retire ; bien évidemment, l’enfant fut retiré précisément à cause de l’absentéisme prolongé et inexpliqué. On s’humilie aussi pour essayer de se faire aimer par le monde extérieur.

On affirme vouloir répondre à ses attentes tout en sachant bien qu’on ne pourra les satisfaire. Ainsi on ne trompe ni les autres, ni soi-même. L’espoir On attend tout des gens, autant de l’intérieur que de l’extérieur du groupe. On les introduit dans le cercle vicieux de la magie, ainsi Mme Azale et son assistante sociale. Aussi se forge-t-on une multiplicité de réseaux de dépendance qu’utilisent les familles du Quart Monde, qu’elles n’hésitent pas à mettre en concurrence : Monsieur le Curé, le préposé à la Mairie, le tuteur des Allocations Familiales.

Cet espoir n’est pas positif car il engendre le fatalisme : nous on est des gens qui n’avons pas de chance. On aura beau faire, ce sera toujours comme cela. L’effort n’est pas utile finalement, les seules choses qui peuvent changer la situation, résoudre les problèmes, viendront de l’extérieur : argent, logement, travail, santé, mais aussi gestion du ménage et du budget, rétablissement de l’harmonie conjugale et de l’autorité pour élever les enfants.

Il faut tenir compte de cette attitude dans toute action sociale, éducative ou promotionnelle, car la femme du Quart Monde, tellement habituée à l’échec, à ne compter pour rien, aura tendance à laisser d’autres se substituer à elle, s’enfonçant davantage dans le sentiment de sa propre indignité.

lmpossibilité de se faire comprendre et aimer : elle provient à la fois d’un vocabulaire réduit et malhabile et de situations inextricables dont on ne sait par quel bout les prendre, car au stade de la misère, tous les problèmes s’enchevêtrent et s’aggravent mutuellement : ressources, santé, relations, etc. Les femmes sont très sensibles à ce mur qui les sépare des gens d’autres milieux, d’autant que c’est à elles que revient principalement le contact avec les personnes qui pourront les aider à s’en sortir. Parfois, elles disent : « Vous ne pourrez jamais comprendre, car vous n’êtes pas des nôtres ». Parfois, elles réclament qu’on leur apprenne à réfléchir et à s’exprimer. Mais ce qu’elles demandent avec le plus d’insistance, c’est d’être acceptées comme elles sont et aimées : « J’ai trop souffert, à 30 ans je suis déjà vieille ». Et cette fille de 15 ans qui disait : « Jamais je ne serai aimée », ce qui malheureusement se révéla vrai Dans la suite.

Une remarque encore sur les relations établies par les gens du Quart Monde, en général, et les femmes en particulier. Elles ne s’adressent pas tellement à leur fonction, mais davantage à une personne qui méritera reconnaissance et estime ou, au contraire, haine et méfiance, non pas tant d’après le rôle qu’elle aura joué, que sur la sympathie qu’elle aura manifestée. D’où, d’innombrables malentendus avec des fonctionnaires et représentants de services divers qui n’ont pas forcément la vocation de répondre à des problèmes étrangers à leur fonction.

5) Une participation occasionnelle et anarchique à la vie publique

Quels sont les engagements de la femme dans la cité, la vie syndicale, politique, religieuse, etc. ? A première vue, on pourrait croire qu’ils sont nuls ; elles ne participent guère, sauf exception, à des groupements habituels : associations féminines, syndicats, paroisse, etc. En fait, l’expérience montre que la femme du Quart Monde a un grand besoin, au contraire, d’entrer dans des groupes d’intérêts qui dépassent sa vie familiale. Mais elle ne s’y sent à l’aise qu’avec d’autres femmes de son milieu : club féminin sur le quartier, réunion de locataires, table ronde inter-cités sous-prolétaires, réunion de prière, chorale pour préparer une célébration interne à la communauté Quart Monde. A tel point que lorsque les éléments étrangers deviennent trop nombreux, dans ces groupes, par exemple, lorsque les femmes des alentours participent à un club féminin, les femmes du Quart Monde se taisent puis se retirent, et ne reviennent plus ; ou alors, il faut que les rôles soient bien précisés, comme aux Tables rondes Inter-Cités où les alliés du Quart Monde abandonnent leur droit à la parole, pour recueillir ce que les gens du Quart Monde ont à leur enseigner. Le rôle des femmes dans tous ces groupes que l’on pourrait appeler d’intérêt local, est prééminent, et l’on pourrait même dire qu’il préexiste au groupe organisé. Ainsi, en 1960, peu après un incendie qui avait coûté la vie à deux enfants, le représentant d’un ministère était venu à l’improviste pour annoncer la destruction du bidonville sans proposer pour autant des solutions de relogement accessibles aux quelque 265 familles qui s’y trouvaient Un groupe de mères de familles s’est aussitôt aggloméré pour venir parler au représentant du ministère, qu’elles n’ont hélas, pu rencontrer. Groupe tout informel, sans hiérarchie ni programme, ni porte-parole désigné, groupe encombré d’enfants sur les bras et dans les jambes mais qui représentait clairement l’intérêt du quartier tout entier. En 1973, une visite plus organisée du Ministre de la Santé a permis à la population de s’exprimer. Mais là encore, ce sont les femmes qui ont le plus souvent pris la parole, n’omettant pas pour autant de mettre en valeur les problèmes de travail de leur conjoint.

Et pourtant, il ne faut pas se faire d’illusions : à côté de ce dynamisme latent, que les femmes portent en elles envers les responsabilités de la cité, il y a aussi un grand enfermement dans l’univers de la famille d’abord, dans la ruelle ou le quartier ensuite. Combien d’entre elles ont passé des années sans jamais prendre l’autobus, sans même oser aller faire leurs courses ailleurs que chez l’épicier du coin. D’ailleurs, d’un univers-refuge, qui peut les pousser à aller voir autre part ?

6) Travail et vie ouvrière sont-ils une nouvelle issues ?

« La femme du Quart Monde n’est pas une travailleuse » dit-on a priori. Et c’est vrai que si sa vie d’ouvrière commence de bonne heure, dès qu’elle peut se libérer de la scolarité, elle s’interrompt plus souvent avec l’arrivée du premier enfant.

Pourtant, en milieu ouvrier, il est fréquent que des mères d’un ou deux enfants continuent de travailler, s’aidant de crèches ou de nourrices, de grands-mères ou de voisines pour garder les enfants. Pourquoi la femme sous-prolétaire n’en fait-elle pas autant ?
— ll est vrai que les emplois auxquels elle accède sont généralement les plus mal payés : manutention, ménage et ne permettent guère de payer la nourrice.
— Il est vrai qu’on a souvent rompu les relations avec les siens : grands-parents, parents, ou bien les circuits d’errance vous en ont éloigné, ou encore, on les connaît peu ou bien on ne les a jamais connus.
— Le voisinage ? On ne peut lui demander un service prolongé, d’autant que les relations sont souvent discontinues, parfois franchement mauvaises.
— Mais il semble que les raisons profondes de ce choix relèvent plutôt d’une conception fortement enracinée du rôle de la femme en Quart Monde. Avant tout, elle se doit à ses enfants. Ceci peut paraître paradoxal de la part de la femme dont on critique aisément les qualités de mère, et pourtant, c’est ce qu’elles affirment ; le travail, c’est avant tout, la part de l’homme, et l’une ajoute : « si les femmes se mettent à travailler, elles prennent le boulot des hommes qui ont déjà tant de peine à en trouver ».

Le travail, par ailleurs, ne représente pas pour elles une véritable libération : jeune fille, elles remettaient souvent la totalité de leur paye à leur mère, avec le mari ce serait pareil et elles n’ont jamais eu le moindre espoir de promotion par le travail. Pas question pour elles de préparer un avenir, de se ménager une certaine sécurité, de s’offrir des possibilités de choix. Le travail n’est pas toujours non plus un objet de fierté, faire des ménages chez les autres, alors que chez soi, il y a tant à faire, être la bonne des autres ? Seul le travail en usine permet de s’identifier quelque peu au monde ouvrier. Mais comment le monde ouvrier perçoit-il la femme sous-prolétaire ? Ceci serait à approfondir.

Pourquoi les femmes ne reprennent-elles pas un emploi, fut-ce à mi-temps, lorsque les enfants vont à l’école ? Le choix des emplois est encore plus limité, car le mi-temps n’existe guère dans la manutention, il ne reste plus que les ménages.

Mais il n’est pas certain que les hommes souhaitent tellement voir leur femme aller travailler, surtout ceux qui sont au chômage ou en invalidité, et qui se sentiraient encore plus humiliés si les épouses ramenaient le salaire qu’ils ne sont plus capables d’assurer. C’est en tout cas ce que disaient les femmes au cours d’une réunion récente à ce sujet. Pourtant, certaines d’entre elles avaient connu l’expérience d’un atelier de manutention ouvert dans le quartier par le Mouvement , précisément pour permettre aux femmes de retrouver un rythme de vie organisé autour du travail, et toutes, même celles qui n’avaient pas fréquenté l’atelier, souhaitent que de telles expériences soient renouvelées :
— pour l’argent d’abord, car cela aide à nouer les deux bouts ;
— pour se changer les idées aussi, rencontrer d’autres femmes, être un peu indépendantes de la famille.

C’est encore le besoin de vie sociale qui ressort ici. ll faudrait aussi aborder le problème de la formation professionnelle. Il est évident qu’avec le niveau scolaire très bas qu’elles ont pour la plupart, leur formation est nulle. Il n’y a guère que les femmes qui ont été élevées à l’Assistance Publique, et aussi celles qui ont fait des séjours en prison, qui aient acquis quelques éléments d’une formation professionnelle. Mais dans ces cas, elles se sont juré d’exercer n’importe quel métier à l’avenir, mais pas celui qu’elles avaient appris sous la contrainte, dans un temps dont elles gardent de cruels souvenirs.

Pour les nouvelles générations, notamment depuis la prolongation de la scolarité jusqu’à 16 ans, il semble qu’il y ait quelques chances en plus d’apprendre un métier. Mais il n’est pas certain du tout que les familles encouragent les jeunes filles à exercer ce métier et à s’y perfectionner.

Or, celles-ci n’ont pas d’autres références que leur famille et leur environnement social ; auront-elles les moyens d’utiliser cette voie de libération malgré la pression du milieu ?

CHAPITRE IV

LA FEMME FACE A ELLE-MEME : SON CORPS ET SA SANTÉ, SA FÉMINITÉ, SA DIGNITÉ, SES LOISIRS

Si nous avons pensé regrouper dans ce chapitre des aspects aussi différents que la santé et les loisirs, c’est parce que, au moins en ce qui concerne la femme du Quart Monde, il nous semble que tous deux dépendent d’un même facteur : la conscience que la femme a de sa propre dignité et de sa valeur.

La femme du Quart Monde semble avoir plutôt une personnalité qui tendrait à être entièrement à la disposition d’autrui et à la limite de l’auto-défense. Lorsqu’on lui parle de santé, elle répond aussitôt : « Nous les femmes on n’a pas le temps de nous occuper de nous », et c’est vrai :

à cause du temps, de l’impossibilité qu’elles ont de se libérer de leurs enfants, pour aller consulter, encore moins pour se faire hospitaliser. A cause des lois sociales qui protègent mal la femme du Quart Monde, plus particulièrement celle qui vit en concubinage, et ne « mérite » pas de bénéficier de la Sécurité Sociale de son conjoint, et toutes les autres auxquelles trop souvent on refuse l’AMG . Cette négligence de la société vis-à-vis de la santé de la femme du Quart Monde trouve en celle-ci un écho profond. Tant qu’elle peut continuer à tenir son rôle, elle subit ses maux sans y attacher d’intérêt quitte à y perdre la vie brutalement vers 40, 45 ans, les unes d’une pneumonie, les autres d’une cirrhose, d’autres encore d’une tuberculose que l’on ne soupçonnait même pas. Ce quasi refus de se soigner ne représente-t-il pas un des seuls moyens qui lui reste de se valoriser aux yeux des autres, de rester libre, maître de son corps, de défendre ce qui lui appartient fondamentalement.

C’est le même sentiment « nous on ne s’écoute pas », « nous on ne se ménage pas » qui fait que l’on ne prend pas de vrais repos, encore moins de loisirs. Ceci semble inaccessible, non pas tant parce qu’il coûte cher, mais parce que « ce n’est pas pour nous ». Le loisir n’est pas un droit pour la femme du Quart Monde, et ceci est d’autant plus important à souligner dans une société qui s’oriente vers une société dite « de loisirs ». Mais pour prendre des loisirs, il faut avoir le sens du devoir accompli ; il faut aussi avoir le désir de se retrouver face à soi-même, et face aux autres. Il faut aussi être libéré des soucis immédiats tels : le loyer, le gaz à payer et plus encore la crainte du voisinage, crainte que la maison ne soit cambriolée, incendiée...

1) Le monde lointain des loisirs

Mais il faudrait ici distinguer entre différentes sortes de loisirs ceux que l’on prend seul, ou à plusieurs ; ceux qui permettent de créer, de s’exprimer, par exemple tout ce qui est artistique, ceux qui sont du remplissage de vide - tels souvent la radio, la télé, le cinéma, loisirs assez répandus en Quart Monde ; ceux qui ouvrent en nous de nouvelles forces : tel les sports ou de nouvelles portes sur l’univers : la lecture, les voyages, etc.

Il est certain que, dans toute activité de loisirs, intervient le facteur culture, non pas au sens de connaissances accumulées, mais plutôt d’expériences vécues et réussies qui donnent le goût de prendre le risque de nouvelles aventures.

Ainsi une jeune fille du Quart Monde étant allée aux sports d’hiver, est restée pendant 15 jours confinée dans le chalet, parce qu’elle était inquiète de penser que son ami risquait de la quitter pendant son séjour. Elle n’a rien découvert de la montagne, ni sa beauté, ni l’ivresse de la neige et du soleil, son seul intérêt fut pour la patinoire : elle avait eu l’occasion de s’y rendre souvent avec ses copains dans la banlieue parisienne. Ici, elle n’a pas eu le courage de chausser les patins.

Cet exemple montre combien le vide culturel aggrave encore ce que nous pourrions appeler le vide psychologique, c’est-à-dire ce manque de confiance en soi, et ce minimum d’amour et de connaissance de soi-même.

2) Quand la féminité est menacée de perdre sa signification

Si l’on aborde le plan de la féminité, on rencontre les deux mêmes facteurs : l’aspect socio-culturel qui, par exemple, lie étroitement les tentatives de coquetterie de la femme avec la conquête de l’homme.

On tolère la coquetterie chez la jeune fille, on la réprouve chez la femme. Mais ce facteur peut évoluer, nous en avons eu la preuve avec les efforts d’une esthéticienne dans une cité sous-prolétaire il y a quelques années. Au début, les maris battaient leur femme qui avait osé s’arranger un peu, convaincus que ça ne pouvait pas être pour eux qu’elles se faisaient belles. Par la suite, certains d’entre eux sont venus remercier l’esthéticienne, car depuis qu’elle exerçait son art sur les femmes, celles-ci avaient repris le sens de leur valeur et cherchaient à faire régner l’harmonie autour d’elles.

Ces remarques nous paraissent très importantes pour mieux comprendre la femme du Quart Monde, parfois négligé : cheveux gras, édentée précocement, peau terne et non entretenue ; l’on pourrait dire la même chose sur le plan intellectuel, car là aussi, les femmes se négligent, se dévalorisent parfois consciemment, pour mettre en valeur leur conjoint humilié par sa situation. Par ailleurs, on a parfois l’impression qu’elles ne s’intéressent à rien, que ce n’est pas la peine de leur ouvrir des horizons nouveaux puisqu’elles ne veulent pas les voir, et l’on se refuse d’investir à leur endroit. Or, l’expérience montre au contraire que ces facteurs psychologiques et socio-culturels sont modifiables, si l’on se situe au plan de la dignité et de la confiance. Cette action nous paraît d’autant plus importante à mener, en ce temps où la santé devient critère de capacité, où les loisirs prennent une place grandissante par rapport au travail, et aident même les gens à se situer dans la société.

CONCLUSION

Une problématique de la femme du Quart Monde ne peut être abordée qu’avec énormément de respect et de sensibilité. Pour connaître et surtout comprendre ce qui fait vibrer cette femme, ce qui la conditionne et ce qui la motive, il nous faut être conscient de son passé, de son présent et de son avenir.

Sa condition est nécessairement liée à son environnement, immédiat et élargi, car elle existe dans une communauté humaine en continuelle évolution qui la façonne et l’influence. Or là réside précisément le point d’achoppement : dans le cheminement que nous venons de faire avec Marie Charles, comment justifier la condition de la femme du Quart Monde dans notre monde occidental ? Comment expliquer cette stagnation, cet immobilisme apparents dans un monde en profonde transformation ? Comment expliquer que les événements, les découvertes qui bouleversent nos sociétés, n’ont pratiquement aucune emprise sur le mode de pensée de la femme sous-prolétaire et qu’elle répète des gestes et des comportements révélateurs d’un style de vie « à part ».

Notre société qui à tous les niveaux offre des moyens d’apprendre, de s’exprimer, de se libérer, n’a pu encore apporter de réponses authentiques aux femmes du Quart Monde. Pourtant, Marie Charles et toutes les femmes dont elle est le porte-parole sont témoins de cette société, en font partie. Alors, nous devons nous demander : dans quel type de culture la femme sous-prolétaire s’enracine-t-elle ?

Son comportement est-il cohérent avec cette culture-là, avec une autre culture, avec des parcelles de culture ? Il nous faut acquérir une connaissance de la situation de la femme en milieu sous-prolétaire, de nature à permettre de mesurer l’écart qui sépare cette femme-là de la condition féminine générale dans les sociétés occidentales et le combler.

- DEUXIÈME PARTIE

SUJETS D’ÉTUDES PROPOSÉS PAR LE MOUVEMENT INTERNATIONAL. RESPONSABILITÉ DE LA RECHERCHE

Les projets d’étude que le Mouvement International ATD Science et Service se propose de réaliser pour le compte de l’Organisation des Nations-Unies, seront mis en œuvre sous la responsabilité de l’Institut de Recherches et de Formation aux Relations Humaines, à Pierrelaye, organisme d’étude qui fait partie intégrante du Mouvement.

La responsabilité scientifique des travaux entrepris est assumée par le Directeur de l’institut de Pierrelaye, Mademoiselle A.A. de Vos van Steenwijk.

Le choix des sujets d’études a été dicté par l’objectif d’acquérir une connaissance de la situation de la femme en milieu sous-prolétaire, de nature à permettre de mesurer l’écart qui sépare cette femme-là de la condition féminine générale dans les sociétés occidentales aujourd’hui et demain.

Cette orientation conduit à proposer également que des études jetant la base d’une action promotionnelle en faveur de la femme sous-prolétaire soient mises en chantier.

Précisons d’emblée que ces recherches ne sauraient viser à dégager les mécanismes d’une éventuelle sous-prolétarisation de la femme en tant que telle, mais que notre but est de cerner les aspects particuliers de la condition de la femme en tant que membre d’un milieu exclu ou en voie de sous-prolétarisation.

A) La condition de la femme sous-prolétaire. Projet d’étude.

1) Objet de la recherche

L’objet d’une étude sur la condition de la femme sous-prolétaire est de dresser un tableau représentatif des éléments matériels et culturels qui déterminent la vie des femmes les plus défavorisées dans les sociétés industrielles occidentales ; d’en dégager l’évolution depuis la deuxième guerre mondiale ainsi que les tendances qui régissent les prochaines cinq à dix années. Une telle enquête devra éclairer précisément les chapitres qui suivent :

a) Origines :
— cadre géographique (milieu rural ou urbain) ;
— catégorie socio-professionnelle des parents ;

— conditions d’éducation de l’enfant.

b) Vie de femme et mère :
— conditions de la découverte de la sexualité chez l’enfant et la jeune fille ;
— âge de la première grossesse : nombre de grossesses et écart entre elles ; nombre d’enfants ; années de la vie de femme (habitat, statut familial) ;
— nature de la liaison avec le compagnon (mariage ou concubinage), nombre des liaisons, durée, écart d’âge entre les partenaires.

c) Niveau culturel :
— niveau d’instruction (acquis et maintenu).

d) Vie professionnelle :
— métier exercé ;

— circonstance de son abandon, le cas échéant ;

e) Niveau de vie :
— profession du mari et modalité de son exercice.
— niveau et structures des ressources.
— habitat (urbain ou rural ; type ; utilisation).

— équipement ménager, et sanitaire ; son utilisation.

f) Problèmes de santé :
— pathologie physique actuelle et antécédents ;
— pathologie mentale ;
— alimentation ;
— déroulement des grossesses et des accouchements ;
— antécédents obstétricaux ;

— éthylisme.

g) Vie sociale :
— conscience et utilisation de la notion de « loisirs ».
— fréquentation de l’infra-structure de la commune : services sociaux ; paroisse ; services culturels...

— relations personnelles dans la commune ;
— engagements politiques et/ou syndicaux ;
— participation du compagnon à cette vie sociale.

2) Intérêt de la recherche

Dépeindre ainsi l’univers matériel de la femme sous-prolétaire présente un intérêt en soi-même, mais un intérêt limité.

L’intérêt principal de cette enquête nous semble résider dans le fait qu’elle constitue un complément indispensable à une étude de l’univers culturel de la femme sous-prolétaire..

a) L’enquête présente, en soi-même, un intérêt limite.

Il est bon de rappeler ici, que dans la plupart de nos pays occidentaux (France, RFA., Belgique, par exemple) la situation des couches de population les plus défavorisées, et jusqu’à leur existence même, ne sont pas relevées par les mécanismes officiels qui fournissent la connaissance des différentes catégories socio-professionnelles (recensements nationaux, enquêtes particulières par les offices statistiques nationaux et des instituts de recherche .

On ne saurait insister assez sur cette carence. Non seulement elle prive toutes les recherches sur le sous-prolétariat des bases quantitatives sur lesquelles elles voudraient s’appuyer ; elle exprime surtout la négation d’un droit à une couche de population entière, du droit pourtant bien entré dans les mœurs, à la connaissance par la société entière des conditions d’existence et des problèmes des différentes catégories socio-professionnelles.

Au-delà encore de la négation de ce droit, une telle carence exprime le refus de la société de reconnaître qu’elle continue à faire survivre en son sein une population en situation de pauvreté absolue.

Pour ces raisons, il nous paraît essentiel que des enquêtes quantitatives soient menées et qu’elles bénéficient de supports puissants qui introduisent leurs résultats dans l’opinion publique internationale.

Dans la mesure où l’expérience a été faite que la seule amélioration des conditions de vie ne permet pas aux sous-prolétaires de franchir l’état d’"exclus », dans la mesure où l’on s’accorde pour reconnaître que la caractéristique d’une situation de sous-prolétaire ne réside pas dans la précarité matérielle, aujourd’hui, mais plutôt dans une fragilité psychologique et sociologique engendrée par des expériences d’exclusion sociale due à une pauvreté antérieure, dans la mesure où l’on s’accorde à dire que les pauvres ne sont pas des « riches avec moins d’argent », il paraît évident que des enquêtes quantitatives ne suffisent pas pour rendre compte de la situation sociale du sous-prolétariat. Selon l’optique que l’on aura, on cherchera à les compléter par deux types d’études différentes.

Si l’on vise à saisir les mécanismes d’appauvrissement et d’exclusion sociale, dans le but d’infléchir les pratiques institutionnalisées de la société dans un sens de non-exclusion, l’on cherchera à déterminer, par des recherches explicatives, les lois à travers lesquelles les pauvres se trouvent exclus des institutions (dans un sens très large).

Si par contre, on vise à mettre en œuvre une action promotionnelle, de "revirement" des forces culturelles du milieu sous-prolétaire, l’on cherchera à pénétrer l’univers, sous-prolétaire : les aspirations des hommes et des femmes, les valeurs que véhicule le milieu, l’élan vital qui détermine la survie au sein d’un milieu précaire et humilié.

C’est seulement au bout d’une investigation de cette sorte que peuvent être jetées les bases d’une action oui doit faire rencontrer le sous-prolétariat avec la culture du monde qui l’entoure, d’une manière libératrice.

— que sur la base de ces pré-enquêtes, une étude soit menée à bien dans un pays nommé, choisi parmi les pays européens, de préférence.

b) Constitution d’un échantillon L’on ne peut entrer d’ores et déjà dans le détail de ce que sera un échantillon représentatif des femmes sous-prolétaires. Une description statistique exhaustive du sous prolétariat n’existe pas, un échantillon raisonné sera constitué qui devra rendre compte de la diversité de la condition sous-prolétarienne ; notamment sur les points suivants :
— diversité de la durée de la sous-prolétarisation : appauvrissement récent ou héréditaire ;

— diversité ethnique : population autochtone, nomade en voie de sédentérisation, migrante en danger de sous-prolétarisation ;

— diversité de la culture environnante : milieu urbain ou rural ; équipement socio-éducatif d’avant-garde ou traditionnel ;

— diversité d’âge : un effort particulier devra être fourni en vue de saisir les conditions de vie des femmes jeunes et très jeunes (âge de la première grossesse : souvent avant 20 ans).

c) Méthode d’investigation

Les méthodes de sondage classique en sciences sociales qui paraissent le mieux adaptées, à première vue, à un tel objectif, doivent néanmoins être accompagnées de précautions sérieuses pour être utilisées dans ce milieu.

C’est ainsi que l’on limitera autant que possible l’usage du questionnaire ou de l’interview directe par des chercheurs même connus par la population, au profit du plus large recours possible aux « témoins privilégiés » : travailleurs sociaux et leurs dossiers, personnes fréquentant la famille concernée, etc.

Afin que l’enquête puisse atteindre les familles les plus pauvres, cette méthode demande toutefois à être affinée, ceci selon les données des cas particuliers.

d) Il paraît primordial de souligner le rôle de la supervision des opérations d’enquêtes par l’Institut de Pierrelaye.

Elle comporte notamment :
— la formation préalable de tous les agents impliqués à l’étude ;

— la vérification du respect absolu du secret professionnel de leur part ;

— le contrôle des interventions dans les familles sous-prolétaires : compte tenu de leur fragilité, il paraît préférable, le cas échéant, de renoncer à l’information plutôt que d’exposer la population à des craintes ou des illusions supplémentaires.

B) "L’univers culturel de la femme sous-prolétaire". Projet d’étude.

1) Objet de la recherche.

Dans un deuxième volet d’une recherche sur la condition de la femme la moins favorisée dans les sociétés industrielles occidentales, en maintenant son objet qui est de mesurer l’écart qui sépare cette femme des autres femmes de la société, afin de pouvoir préconiser les moyens de le combler, il s’agit de saisir l’univers intérieur de la femme en milieu sous-prolétaire.

A cette fin, l’étude devra s’orienter dans deux directions :

— comment le milieu sous-prolétaire voit-il la femme.

— comment la femme vit-elle sa situation. Les deux domaines étant fortement imbriqués l’un dans l’autre.

a) La place de la femme sous-prolétaire dans son milieu. Le rôle qu’elle y joue objectivement

— le rôle de la jeune fille et de la femme en tant que partenaire de l’homme ;

— son rôle dans la famille par rapport à celui de l’homme,

— son rôle dans la famille élargie en tant que mère, sœur, belle-mère, belle-sœur,

— ses relations à l’intérieur du milieu :

Y a-t-il une communauté des femmes.

Y a-t-il des domaines de responsabilité collective (enfants par exemple).

Les attentes du milieu sous-prolétaire face à la femme * Éléments de cette exigence :
— la conception qu’ont les adolescents et les hommes sous-prolétaires de la jeune fille, la femme et la mère ;

— les valeurs qui se transmettent de femme à femme ; la relation que construit la femme avec ses filles adolescentes.

* L’unité de cette exigence :

— les conceptions qu’ont respectivement les hommes et les femmes du rôle de cette dernière dans le milieu, forment-ils un ensemble cohérent de valeurs :

le milieu distingue t-il les femmes selon le rôle qu’elles assument dans leur famille et dans le milieu.

comportements que le milieu rejette et punit ; comportements que, par contre, il respecte.

b) L’Univers intérieur de la femme sous-prolétaire et son identité.

Image et schéma corporel que la femme a d’elle-même en tant que femme. Ses motivations

Analyse de plusieurs hypothèses explicatives de la dynamique que suit la femme sous-prolétaire :
— contraintes socio-culturelles (tradition des valeurs du milieu) ;

— projets socio-culturels (chance d’ascension socio-professionnelle, valeurs d’autres milieux adoptées) ;

— contraintes existentielles : Lutte contre la précarité matérielle accompagnée de :

— conduites suicidaires
— "idéologie de la survie"

— des enfants

— de la cellule familiale

— de soi-même.

Ses aspirations

Recherche du modèle culturel que la femme sous-prolétaire tente de réaliser lorsque l’occasion s’en présente à elle :

L’attitude de la femme face à sa situation
— l’explication verbale : victime (d’un homme, d’un destin, d’une injustice). fatalité.
— les comportements :

résignation, fuite ou auto-destruction.

révolte,

construction permanente.

Les espoirs, les rêves et les illusions de la femme :
— références culturelles auxquelles se rattachent les espoirs de la femme :

rattachement au groupe d’appartenance :
— rural – ouvrier (traditionnel ou non) rattachement à un groupe de référence :
— à des modèles et des groupes sociaux dans lesquels la femme n’a jamais vécu ;
— aspects de la vie sur lesquels portent les espoirs de la femme ;

— dignité, liberté face à l’homme ;

— valorisation socio-professionnelle du mari ;
— sécurité matérielle ;

— possibilité de choix face aux grossesses ;

— possibilité de procurer aux enfants une vie heureuse et un avenir professionnel ;

— meilleur habitat et non-exclusion sociale ;

— formation professionnelle et exercice d’un métier ;

— etc.

2) Intérêt de cette recherche.

La nécessité de la double démarche sociologique et psycho-sociologique, dans l’approche de la condition de la femme sous-prolétaire, a déjà été évoquée plus haut (voir Projet d’Étude « A »).

Mis à part son utilité en tant qu’étude complémentaire, le projet en lui-même peut contribuer, à nos yeux, à l’approfondissement de la connaissance du sous-prolétariat sous deux angles différents.

a) Le projet présente est un préalable indispensable à toute action d’envergure.

Dés lors que l’on s’accorde pour dire, comme il a été rappelé plus haut (voir projet d’étude « A »), que les « pauvres » ne sont point des « riches avec moins d’argent », une étude psycho-sociologique comme celle qui vient d’être définie ’paraît indispensable :
— pour comprendre l’idéologie et le comportement des femmes sous-prolétaires ;
— pour rendre compte de la distance entre les besoins qu’elles expriment et des revendications présentées par les femmes des différentes couches sociales dans nos pays.

En définitive, une telle étude, en mettant l’accent sur la personnalité que la pauvreté a forgée, conditionne toute action promotionnelle.

En effet, une action en faveur de la femme sous-prolétaire, quels que soient son objectif et son étendue ne peut avoir des effets durables, que si elle est un instrument d’apprentissage d’expression et d’expériences réussies dans le domaines des motivations et des espoirs désintéressés.

b) Cette étude fournit une approche utile dans le domaine des recherches sur une culture de la pauvreté.

Certaines études approfondies ont déjà été consacrées au problème de l’enracinement culturel tel qu’il est vécu en milieu sous-prolétaire.

Se basant sur des travaux effectués en des milieux proches en apparence, quelques hypothèses ont été formulées a priori.

II nous paraît que les renseignements collectés par le projet d’étude pourraient s’inscrire dans les tentatives de vérification de telles hypothèses.

Des hypothèses contradictoires en place :

Nous rappellerons, en premier lieu, simplement l’école de pensée qui, avec D. Lewis, analyse les situations en termes de culture propre aux milieux sous-privilégiés.

L’on peut, de manière complémentaire à son analyse, mesurer les degrés d’autonomie de cette culture par rapport à la culture dominante de la société dans laquelle vit le groupe concerné. L’on préfèrera alors le terme de sous-culture, préconisé d’ailleurs par D. Lewis lui-même.

Pour notre part, et en nous basant essentiellement sur l’expérience d’animation socio-culturelle des équipes Science et Service, nous ne souscrirons à aucune de ces analyses.

Nous retiendrons de préférence l’image d’un vide culturel. Ce terme ne veut pas suggérer l’impossibilité de vivre ces valeurs qui se trouvent alors vidées de leur sens : Des valeurs « à la remorque » de l’évolution sociale.

En effet, les valeurs exprimées et transmises en milieu sous-prolétaire sont celles-là mêmes que la société globale continue à afficher alors que d’autres catégories socio-professionnelles les vivent de manière différenciée : alors que ces groupes sont matériellement en mesure de dépasser ces valeurs, elles continuent à être la loi qu’ont intériorisée les milieux les plus défavorisés.

Ainsi s’accumulent les barrières qui séparent le monde environnant du sous-prolétariat, dans la mesure où il rend impossible à ce dernier de comprendre l’évolution de son temps.

Des valeurs vidées de leur sens. Pourtant, ce qui crée réellement le « vide culturel » est l’empêchement dans lequel l’ignorance et les situations matérielles, perpétuelles situations de survie immédiate, mettent le milieu de pouvoir agir conformément à ces valeurs.

Devenant ainsi de plus en plus irréelles, elles ne cessent pas d’être affichées pour autant.

En se raidissant au fur et à mesure que l’homme sous-prolétaire sent sa dignité menacée par les conditions de vie, elles lui offrent un dernier recours pour la sauver.

Une approche éclairante à travers l’étude de la condition de la femme. Le projet d’étude psycho-sociologique tel qu’il a été présenté nous paraît pouvoir apporter des éclairages à la mise à l’épreuve des hypothèses sur une culture de la pauvreté, en permettant de poser quelques questions.

Dans quel type de culture la femme sous-prolétaire s’enracine-t-elle ?

L’étude doit permettre d’apprécier le type de bagage culturel qui a été transmis à la femme sous-prolétaire par la génération de ses parents et qui continue à lui être fourni par le milieu et la société globale.

L’on pourra, ensuite, poursuivre cette investigation et resituer ces données dans le contexte culturel du pays donné, à l’époque donnée. Paraissent-elles intégrées dans la conception culturelle de leur temps ?

Le comportement de la femme est-il cohérent avec cette culture-là, avec une autre culture, avec des parcelles de culture ? Si non quelles lois suit-il, notamment dans le domaine des relations sociales dans le milieu ?

L’étude permettra de répondre à ces questions, complémentaires de la première.

Les réponses à cet ensemble de questions obligeront à se pencher de plus près sur les raisons qui ont fait que des femmes n’ont pas pu vivre ce qu’elles étaient destinées à vivre, et donc sur la relation entre appauvrissement et valeurs culturelles : peut-il faire naître une authentique culture adaptée aux circonstances, ou provoque-t-il la régression culturelle ?

Ainsi se trouvera également éclairée la situation des femmes dont les générations précédentes se trouvaient déjà marginalisées : quels aspects de l’exclusion sociale peuvent paraître propices à l’épanouissement de valeurs culturelles ?

En fournissant des éléments concrets à ce sujet, le projet d’étude présenté contribuera, semble t-il, non seulement à l’étude des formes de culture de pauvreté, mais encore à la réflexion sur les fondements même de la naissance et la survie d’une culture dans un groupe humain. Dans cette perspective, le projet présenté pourrait être complété par une investigation ethno-sociologique à plus long terme.

3) Méthodes.

a) Choix d’un champ d’investigation.

ll nous semble que l’intérêt de cette étude sera démultiplié si elle se réalise dans au moins quelques-uns des pays occidentaux concernés (voir projet d’étude « A »).

b) L’enquête descriptive comme complément à l’étude de l’univers de la femme sous-prolétaire.

ll nous semble important de rappeler ici que la condition de la femme sous-prolétaire n’est pas le fait d’une inadaptation sociale comprise comme l’incapacité d’une personnalité à s’intégrer dans la vie sociale moderne.

Une telle conception du sous-prolétaire, désigné alors comme "the clinic poor", a été démentie par l’ensemble des expériences que le Mouvement ATD a pu faire en ce milieu, et des recherches que l’Institut de Pierrelaye a mené à ce sujet.

La sous-prolétarisation nous paraît comme étant pratiquement toujours le fait d’une pauvreté vécue pendant des décennies et des générations, menant à l’isolement social. Dès lors, sur un plan individuel, l’univers intérieur de la femme sous-prolétaire, les valeurs qui la font vivre, l’apparente incohérence de ses actes et la distance qui la sépare des autres femmes semblent être une réponse à des conditions de vie données. Pour vérifier cette hypothèse ils doivent être étudiés en relation étroite avec l’histoire et le milieu de vie de la femme.

Mais c’est surtout en se plaçant sur un plan plus général, comme nos études voudraient le faire, que seule la mise en corrélation des conditions de vie des femmes sous-prolétaires et des réponses qu’elles y apportent, permettra de vérifier l’hypothèse qui veut que ce n’est pas un déterminisme individuel qui a forgé ces femmes, mais un « déterminisme social ».

Tout se passe comme s’il y avait un destin d’exclusion sociale réservé aux femmes des milieux pauvres et très pauvres.

4) Méthodes.

a) Choix d’un champ d’investigation.

Dans un premier temps l’Institut de Pierrelaye propose : dans les sept pays représentés au sein du Mouvement International STA Science et Service : France - RFA. - Suisse - Belgique - Pays-Bas - Royaume-Uni - Etats-Unis.

Ces pré-enquêtes permettront d’établir un plan de recherche détaillé pour chacun des pays. Les sujets d’études, tout en émanant des particularités de chaque pays, doivent être suffisamment harmonisés de manière à correspondre effectivement à une unique définition de recherche.

Dans la mesure ou les moyens financiers permettent d’aller si loin au cours de la préenquête, la collecte des données doit donc être prévue de telle façon que, si l’étude était réalisée dans tous les pays, les informations puissent être exploitées de manière à permettre une vue globale de la situation de la femme sous-prolétaire dans les sociétés occidentales.

Si les délais le permettent, elle peut s’effectuer consécutivement à différents endroits.

b) Construction d’un échantillon.

La majeure partie du travail que représente le projet ne peut se faire par enquête, mais par la constitution de monographies longitudinales seulement.

Cette méthode dicte la composition de l’échantillon : il ne peut s’agir que de femmes sous-prolétaires qui ont été connues pendant de longues années, et qui ont entretenu des relations de profonde confiance avec une équipe d’animation socio-culturelle.

Seront donc choisies, ensemble avec les Équipes Science et Service responsables du Mouvement international ATD Science et Service du pays en question, quelques femmes :

— que ces équipes ont profondément connues et ceci pendant longtemps ;

— sur lesquelles une documentation suffisante existe (voir Plus bas) ;

— qui représentent des caractères typiques du sous-prolétariat national ;

— dont, enfin, la rédaction et la publication éventuelle d’une monographie, ne menace pas la liberté personnelle.

L’on peut prévoir que la rédaction de trois à sept monographies permettra de tracer une image fidèle et féconde de la femme sous-prolétaire d’un pays.

c) Méthode d’investigation.

Sources :

L’un des principes de toute intervention du Mouvement International

ATD en milieu sous-prolétaire est :

— la rédaction d’un rapport quotidien dit d’observation participante relatant avec précision la vie du milieu, telle qu’elle a été perçue par le militant ;

— la conservation de toutes pièces écrites relatives à la vie du milieu ;

— l’archivage, ordonné selon plusieurs critères, du matériel ainsi constitué.

La réunion de ces sources peut être complétée par l’entretien :

— avec d’autres personnes en relation avec la femme concernée ;

— avec l’intéressée elle-même.

Plan :

Le Mouvement International ATD a été amené à définir une grille schématique selon laquelle les monographies établies par ses soins sont construites.

— Origine (géographique, sociale, économique, familiale) ;

— Enfance relations entre la femme et ses parents (ou substituts : grand-mère, mère sœurs, éducateurs) dans son enfance. L’image que la femme a gardée de sa mère en tant que femme, épouse, mère, maîtresse de maison (image réelle ou imaginée) et aussi du père,- en tant que modeleur du féminin (climat, niveau culturel) ;

— expériences qui ont marqué son enfance ; relations maintenues avec la famille d’origine (parents, mais aussi frère et sœurs) ;

— Enfance du mari

— Adolescence

Histoire sentimentale et sexuelle de la jeune fille : premières amours, premières relations, âges, circonstances, maternité ? Autres unions avant celle d’aujourd’hui.

— Épouse

Type d’union (mariage, concubinage, plusieurs unions...) et signification donnée, notamment au mariage. Histoire du couple actuel.

Relations (affectives, mais aussi autorité, violence, enfermement, respect, etc. du mari pour la femme, maternage, valorisation, etc. de la femme par le mari). Homme couché ou homme fort, etc. Image de la femme vue par le mari.

— Mère

Relations avec les enfants (en distinguant âges et sexes).

Souci éducatif (attitude devant l’école, valeurs inculquées, exigences, ambitions d’avenir ; attitude lorsque les enfants sont élevés).

Soins (hygiène corporelle, vêtements, nourriture, santé).

Attitude face à : la grossesse, le planning familial, l’avortement.

Placement, jugements, retraits. Image de leur mère perçue par les enfants.

Type de femme que devient sa fille ?

— Maîtresse de maison

Organisation, tenue du ménage, rythme (journée, semaine...).

Tenue du budget : ressources (et démarches pour les obtenir), dépenses, économie, crédit.

Utilisation, valeur de l’argent, du matériel.

Économie marginale (services, échanges avec voisinage, récupération, mendicité, chine).

Utilisation de l’espace.

Critiques émanant du mari, des enfants, de l’extérieur (sont-elles constructives, cohérentes).

— Famille

Structure de la famille, rôle du père : suppléant, compagnon, aide.

Valeurs vécues par la famille, rôle du père : suppléant, compagnon, aide.

Climat familial.

Particularités du mode de vie.

Perception de l’avenir de la famille.

— Relations extérieures

Relations avec le voisinage (quantité, qualité, continuité).

Relations avec les services, institutions et "personnages à statut social fort".

Si elle existe, relation privilégiée avec un membre de l’équipe socio-culturelle.

Jugements extérieurs portés sur la femme étudiée. Relations du père (copains - bistrot).

— Engagements

religieux ;

militants, politiques, syndicaux ; participation à la vie, l’animation du quartier...

— Vie professionnelle (histoire : niveau scolaire, formation, métiers exercés).

Valeur du travail apprise, vécue, inculquée.

Comment la femme perçoit-elle le travail du mari, des enfants ? (moyen de gagner de l’argent, promotion, dignité sociale ; pousse-t-elle au travail ou au contraire trouve-t-elle des excuses et prétextes pour que le mari reste à la maison, etc.)

Éventuellement, travail actuel de la femme (lequel, comment le considère-t-elle, est-il régulier, etc.).
— Santé

— Histoire de sa santé, éventuellement celle de sa famille d’origine, de ses grossesses.

— Situation actuelle (maladie, fatigue, état général).

— Comment la femme vit-elle sa santé, qu’en sait-elle, s’en préoccupe-t-elle, se soigne-t-elle, peut-elle se soigner ?

— Éventuellement, âge de décès.

— Loisirs

Distinguer les faits, des aspirations et des dires.

La femme a-t-elle des intérêts, lesquels (lecture, musique, sport, cinéma, télé, club familial, voyages, etc.)

Les a-t-elle déjà pratiqués, les pratique-t-elle actuellement, s’organise-t-elle pour les pratiquer ? (aménagement du temps, du budget, faire garder les enfants, etc.)

d) Supervision de la recherche

Chaque monographie est rédigée par une seule personne responsable d’elle.

Elle est soumise aux mêmes exigences que celles énoncées plus haut (voir projet d’étude « A »)

C) Bases d’une action promotionnelle globale en faveur de la femme sous-prolétaire. Projet d’étude. 1) Objet de la recherche

La mise en œuvre d’une action en faveur de la femme sous-prolétaire nous semble devoir s’effectuer en trois étapes.

a) Recherche préalable

Les projets d’étude sociologique d’une part, psychosociologique d’autre part, tels qu’ils ont été présentés plus haut, nous paraissent constituer un ensemble qui permettra de déterminer les besoins de la femme sous-prolétaire, au niveau quantitatif comme au niveau qualitatif.

b) Élaboration d’une politique en faveur de la femme sous-prolétaire.

* Éléments d’une telle politique Nous avons déjà eu l’occasion de parler d’action globale et promotionnelle en milieu sous-prolétaire. Ceci nous paraît être les attributs indispensables à toute action, quelle que soit son étendue.

* Action promotionnelle : Le but de l’action à mener a été défini comme étant le rapprochement entre la femme du Quart Monde et l’univers culturel des femmes de son temps.

Ce rapprochement suppose deux mouvements :

— une prise de conscience de la part de la femme sous-prolétaire qu’elle peut partager ses problèmes avec les femmes qui l’entourent,

— l’acceptation, de la part des femmes appelées à la rencontre avec le milieu sous-prolétaire, d’une formation en vue de l’accueil de la femme du Quart Monde à part entière dans leurs rangs.

Action globale :

Quelle que soit la modicité des moyens mis en œuvre, ses responsables doivent être conscients du fait que l’action sera vaine si elle ne s’oriente pas, simultanément,

— vers les aspirations profondes des femmes concernées ;

— vers les améliorations concrètes des conditions de vie qui déterminent, et expriment, une fois conquise la promotion.

* Modalité de sa mise en œuvre. La détermination d’action en faveur de la femme sous-prolétaire pourrait être le fruit d’une information et d’une réflexion commune de tous ceux qui en acceptent la responsabilité : mouvements féministes, partis politiques, administrations, personnalités particulières, etc. Aussi proposerions-nous qu’au terme des recherches préalables, un colloque international soit convoqué pour :

— informer les participants des résultats de ces recherches,

— jeter les bases d’un programme de promotion culturelle pour la femme du Quart Monde,

— arrêter les modalités de la mise en œuvre d’actions pilotes en ce sens, dans un ou plusieurs des pays concernés.

c) Contrôle de l’exécution des programmes de promotion culturelle.

Au cours de l’exécution d’un programme vaste ou d’une action pilote, il convient de mettre en place un dispositif de recherche d’accompagnement dont on peut distinguer cinq fonctions :

1. Permettre aux responsables du programme d’analyser leur action en prenant de la distance, et de pouvoir dialoguer sur elle avec des personnes non impliquées directement.

2. Assurer l’approfondissement permanent de la connaissance de la femme sous-prolétaire, ainsi que des conditions d’un rapprochement culturel avec le monde extérieur.

3. Mesurer l’impact de l’action menée sur les femmes concernées et affiner les techniques de cette mesure.

4. Contrôler la fidélité de l’action aux objectifs qu’elle s’était donnés et aux modalités selon lesquelles elle devait se réaliser.

5) Élaborer une méthodologie d’action culturelle en faveur de la femme sous-prolétaire, grâce au rassemblement et à l’étude des éléments cités.

2) Intérêt d’une telle démarche.

La procédure suggérée, en trois étapes revêt, à nos yeux, de multiples avantages :

— Elle propage l’information que détiennent toutes les instances impliquées dans tes pays concernés, sur la réalité de la condition de la femme sous-prolétaire.

— En même temps, elle fournit à chacune d’entre elles l’occasion d’étudier ce problème de plus près, et, éventuellement, d’y engager ses responsabilités tout en en partageant les risques avec des partenaires.

— Elle met au service d’un programme d’action l’expérience et les ressources d’une grande diversité d’institutions.

— Elle permet, enfin, de jeter les bases d’une vaste action de promotion, et à la mesure de l’exclusion dont les femmes sous-prolétaires ont été frappées jusqu’ici, donnant ainsi leur vraie dimension aux actions ponctuelles déjà menées actuellement, ou aux actions-pilotes dont la mise en œuvre serait décidée.

3) Méthodes. 4) Durée. 5) Moyens demandés.

a) Recherche préalable : Se reporter aux chapitres correspondants des Projets d’Étude « A » et « B ».

b) Élaboration d’une politique :

Les données matérielles de la mise en œuvre d’une action globale ne pourront être établies qu’en fonction de l’ampleur que l’on voudra donner à l’information et à la consultation entre les instances responsables.

c) Contrôle de l’exécution :

L’ampleur des moyens nécessaires pour réaliser une assistance scientifique capable de remplir toutes les fonctions qui lui ont été assignées dépendra également de l’envergure que prendront les programmes d’action-pilote dont la réalisation sera décidée.