Août 2012/3

N°223 - Une rencontre dont le monde a besoin

Mis à jour le vendredi 7 septembre 2012.

Auteur : Eugen Brand, Délégué général du mouvement ATD Quart Monde

Fin juin, début juillet, au Brésil, quelques jours après la clôture de la Conférence sur le développement durable, avec un membre de l’équipe de bibliothèque de rue, nous arpentons les pentes d’une favela. Nous allons y rencontrer Nelly Silva. La favela qu’elle habite porte les traces des affrontements entre l’armée et les groupes de narcotrafiquants qui se disputent le contrôle des lieux.

Sur le flanc gauche du chemin qui monte vers la maison de Nelly, toutes les maisons ont été détruites pour faciliter le passage des véhicules des forces de l’ordre. Un haut mur enserre la favela : officiellement, il a été construit pour protéger la forêt toute proche, mais pour les habitants de la favela, c’est un mur d’exclusion et d’enfermement. Tout en haut, nous arrivons chez Nelly qui nous accueille dans sa maison. Une maison qui s’est adaptée à l’espace disponible en utilisant toutes les ressources. Elle compte trois étages et pour passer d’un étage à l’autre, nous nous mettons à quatre pattes. Arrivés dans la pièce où chaque centimètre carré a été investi précieusement, nous engageons la conversation. Nelly me raconte qu’elle vient du monde rural, où elle a connu l’esclavage dans les grandes exploitations agricoles, « là où tu n’es rien, tu ne comptes pour rien ». Elle a fui vers la ville où elle a élevé seule cinq enfants.

Son mari, comme tant d’hommes de par le monde, constamment à la recherche d’un travail pour faire vivre sa famille, est parti, chaque fois un peu plus loin, puis un jour n’est plus revenu. Quand nous parlons de la bibliothèque de rue dans la favela, elle m’emmène dans une pièce voisine. Elle y a entassé des revues, des livres, elle y accueille parfois des enfants pour les soutenir dans leur désir d’apprendre. Cela ne date pas d’hier : elle faisait cela avant même que la bibliothèque de rue ne commence...

En écoutant Nelly, au cours de ce voyage au Brésil, dernier voyage avant la fin de mon mandat de délégué général du Mouvement ATD Quart Monde, une émotion intense montait en moi, me ramenant des années en arrière, dans les premières années de mon engagement de volontaire à Bâle, dans ma Suisse natale. J’y avais fait connaissance de Nelly Schenker et du combat qu’elle menait avec son mari pour conserver la garde de leurs enfants. De la lutte qu’elle avait elle-même menée, comme enfant, pour aller à l’école.

Placée par les services sociaux, elle ne cessait de fuguer pour se représenter à l’école de son quartier, d’où elle était immédiatement reconduite en institution. Plus tard, j’avais été témoin aussi de son combat pour l’art, pour le droit d’accéder à une pratique artistique et de s’y former vraiment, non pas à des fins thérapeutiques, mais pour exercer son droit à l’expression. Nelly Schenker est celle qui m’a fait connaître et mieux comprendre la vie des très pauvres de mon pays, y compris la vie de ma propre grand-mère, dont je découvris, par Nelly, qu’elle était de ces familles de heimatlose1, des Suisses sans nom. Nelly Schenker m’a aussi permis de mesurer la radicalité du projet du père Joseph Wresinski et tout au long de ces années, elle m’a aidé, comme tant d’autres, à réfléchir à la marche de notre Mouvement, aux choix à faire, aux audaces à avoir, aux précautions à prendre. Que pouvais-je faire, à Rio, face à Nelly Silva, sinon lui donner des nouvelles de Nelly Schenker, et puis l’écouter, faire silence ensemble, accueillir ses larmes : « On ne s’est jamais vues, me dit-elle en me parlant de Nelly Schenker. Mais on se connaît. Nous sommes des sœurs. Sa vie, c’est ma vie, son combat, mon combat ».

Nelly du Brésil et Nelly de Suisse sont deux femmes qui ont des choses à se dire. Dans un monde qui n’a cessé de mettre en doute et banaliser leur parole, nous leur devons de se connaître, de s’identifier et de réfléchir avec toutes les autres femmes à travers le monde qui, par leur courage, intelligence et amour, permettent que la vie continue et que la dignité l’emporte sur le mépris et la honte.

Ensemble elles doivent pouvoir croiser leur savoir avec celui de femmes d’autres horizons, engagées elles aussi à leur façon pour l’égale dignité sans exception aucune.

Il sera alors devenu un savoir autorisé dont la communauté internationale, chaque pays, chaque université ne pourront se passer dans leur recherche d’un avenir libéré de la violence de l’ignorance.