Novembre 2012/4

N°224 - Chaque jour, cultiver la paix

Mis à jour le samedi 8 décembre 2012.

Auteure : Isabelle Perrin, Déléguée générale du mouvement international ATD Quart Monde.

Qui aurait pu imaginer, le 17 octobre il y a 25 ans, qu’en rassemblant des milliers de personnes du monde entier, au pied de la Tour Eiffel à Paris, un homme de la grande pauvreté, Joseph Wresinski, initierait ce qui est devenu aujourd’hui la Journée mondiale du refus de la misère ?

Journée du refus de l’intolérable : tout récemment, à la Nouvelle-Orléans, des familles transplantées loin de chez elles suite à l’ouragan Katrina ont publié ensemble un livre unique : “ On n’est pas censés vivre comme ça ”. Elles y racontent la solidarité et la communauté qu’elles construisaient, en dépit de la misère, dans des quartiers mal réputés qu’elles ont dû fuir, chassées par l’ouragan. Demeurant dispersées parce que la ville refuse de les accueillir à nouveau, elles portent témoignage de leur histoire et refusent par cet écrit de voir leur communauté disparaître de l’histoire de l’humanité.

Parmi ceux qui célébraient la sortie de ce livre, Ray, un jeune père de famille travaillait à la voirie municipale. Le mois dernier, en vidant les poubelles, Ray s’érafle le coude et contracte une bactérie. Malade, il se rend à l’hôpital. Trois fois on le renvoie chez lui parce qu’il n’a pas l’assurance nécessaire à sa prise en charge. La quatrième fois, alors que la douleur est devenue insoutenable, il se présente dans un autre hôpital. Après des heures d’attente, on lui injecte un calmant. C’est là qu’il sombre dans le coma avant de mourir, au lendemain de son admission.

Ces jours-ci, en vendant dans le voisinage des plats cuisinés chez eux, la famille et les amis de Ray tâchaient encore de réunir l’argent pour ses funérailles.

Combien sont-ils condamnés à vivre ainsi, délogés sans préavis, chassés et admis nulle part, rendus invisibles ? Combien sont-ils, condamnés à mourir ainsi, trop pauvres, trop méprisés pour être pris en considération ?

Le 17 octobre est une journée pour faire place à ces millions de personnes qui affrontent l’impossible, dont le courage et la vie dérangent les certitudes et renversent les manières de penser et d’agir.

“ Si tu as la misère, tu n’auras jamais la paix” dit Monsieur Brogniez, membre d’ATD Quart Monde en Belgique. “ La paix, elle va commencer le jour où tu vas réaliser que celui qui est devant toi, est la même chose que toi”

Au Guatemala, comme dans tous les pays du monde, des parents vivent dans l’angoisse de ne pouvoir protéger leurs jeunes de la misère, et de les voir happés par la violence de la rue. Doña Maritza nous dit : “ J’ai perdu un fils de quinze ans et nous ne l’avons jamais retrouvé. Si je m’étais enfermée à pleurer sur ce qui m’arrivait, peut-être que je serais déjà morte. Rester seule, enfermée dans sa souffrance et ne parler à personne, pour moi c’est le pire. ” Et Doña Maritza s’emploie à refuser le pire. Chaque fois qu’elle apprend qu’un jeune a été tué ou incarcéré, elle va rencontrer la maman pour que celle-ci et les siens sachent qu’ils ne sont pas seuls et ne restent pas enfermés dans le silence.

Au Palais national de Guatemala Ciudad, depuis la fin de la guerre civile qui a ravagé le pays, chaque jour, des personnalités remplacent “ la Rose de la paix ”. Fragile, elle exprime la nécessité de s’engager quotidiennement à cultiver la paix. Le 17 octobre, cette rose est remplacée par une personne qui lutte au jour le jour contre la violence de la misère.

Ainsi, c’est tous les jours qu’il nous faut refleurir la paix. Cette paix qui, comme le dit Jaime Muñoz, “ … n’est pas un bien. C’est un effort, un combat commun pour se comprendre et créer l’unité. Un effort que tu fais en toi, et que tu fais avec d’autres. C’est dans cet effort que nous retrouvons ce qui est humain en nous. ”

Pour faire grandir cette paix, enracinée dans l’espérance et les gestes quotidiens des plus pauvres, quel pas allons-nous oser ensemble ?