Février 2013/1

N°225 - Une ressource trop peu sollicitée

Mis à jour le jeudi 28 février 2013.

Auteure : Isabelle Pypaert Perrin, Déléguée générale du Mouvement international ATD Quart Monde

Bangui, un samedi de janvier 2013. A l’aube, quand prend fin le couvre-feu. Monsieur Parfait sort de son village, il marche rapidement le long de la route qui mène en ville. Il y rejoint d’autres membres d’ATD Quart Monde qui, depuis des semaines, se retrouvent de différentes façons pour se raconter l’histoire du Mouvement dans leur pays, regarder les actions qu’ils ont engagées ensemble, nommer les avancées qu’elles ont permises et oser des perspectives pour continuer à créer un avenir. La route est incertaine, la vie est devenue plus difficile encore ces derniers temps, avec l’insécurité et les prix qui augmentent en même temps. Mais Monsieur Parfait garde le cap : « Il faut continuer à se rencontrer. Si on reste chez nous, on risque de perdre nos idées ».

Ce Mouvement, il s’en sent responsable. C’est le sien, comme c’est celui de Joël, Guillaume, Gisèle, Timoléon, Joachim, Nadège, Rosine, Herbert, Flore, et bien d’autres. C’est celui des jeunes vivant et travaillant dans la rue, qui, il y a vingt-cinq ans, avec des amis centrafricains et les volontaires, ont aménagé la très belle cour où ils se retrouvent ce samedi. Plusieurs de ces jeunes ne sont plus là aujourd’hui, épuisés par leurs efforts face à la misère. Ce Mouvement, c’est aussi celui de familles encore inconnues, invisibles. Des familles que l’isolement et le manque de considération enferment dans la survie. S’asseoir ensemble pour trouver les chemins qui mèneront jusqu’à elles, pour les rejoindre et lier nos destins aux leurs en partageant le savoir avec leurs enfants ; réfléchir comment entraîner d’autres dans cette rencontre qui permet de rallumer l’espoir, de créer de la fierté, d’ouvrir un avenir ensemble avec les forces et la sagacité de chacun : c’est pour cela que Monsieur Parfait est en route ce matin.

Ailleurs, comme à Manille, à La Haye, à La Paz, à New York, à Port-au-Prince, d’autres sont investis dans ce même chantier et se questionnent dans le cadre du renouvellement du contrat d’engagements communs du Mouvement ATD Quart Monde1 : ce que nous faisons sert-il vraiment aux familles les plus confrontées à la misère ? Que devons-nous entreprendre qui soutienne chaque enfant, chaque jeune, chaque adulte pour aller au bout de sa créativité pour réaliser l’avenir digne dont il rêve ? Que devons-nous mettre en œuvre pour que tous puissent contribuer à innover avec les autres sur le plan de la culture, de l’économie, de l’environnement, de la communication et de la paix ? A quel rythme devons-nous avancer pour n’abandonner personne ?

Dans notre monde qui doit relever tant de défis dans tous les domaines, Monsieur Parfait qui n’hésite pas à se mettre en route pour rejoindre les autres, réfléchir avec eux et prendre de nouveaux engagements, nous montre un chemin. Avec lui, nous comprenons que rien n’est aussi puissant pour sortir de nos peurs et faire face aux difficultés que de chercher à mêler les courages et les intelligences de tous. Pour créer du neuf et sortir des crises qui le secouent, notre monde dispose d’une ressource que nous n’avons encore que peu sollicitée : le courage et l’intelligence des personnes qui résistent à l’extrême pauvreté et tentent de toutes leurs forces d’en protéger leurs enfants, cherchant et créant la paix avec leurs voisins, leurs compatriotes, et l’humanité toute entière. Dans les lieux les plus déconsidérés de nos villes et de nos pays, humblement, elles les offrent chaque jour au nom de la dignité. A Bangui, on dit : « Zo kwe zo »2, tout homme est un homme.