Août 2013/3

N°227 - Histoires de malheur et de résistance

Mis à jour le mardi 27 août 2013.

Auteure : Isabelle Pypaert Perrin, déléguée générale du Mouvement international ATD Quart Monde.

Pour Alex, jeune père de famille du Honduras, c’était une évidence : « Quand j’étais enfant, je participais à la bibliothèque de rue. Je n’ai jamais accepté les injustices, j’avais conscience de ce qu’enduraient les miens : lutter tellement pour vivre et en plus subir le rejet dès que nous disions que nous habitions à Flores de Oriente. Je ne pourrai jamais l’oublier. C’est ce qui m’a fait rejoindre le Mouvement ATD Quart Monde. Je devais faire quelque chose pour ceux dont la lutte quotidienne n’est pas reconnue. Je devais contribuer à faire comprendre que ce qu’ils vivent est une réalité universelle ». Alors, dans ce quartier considéré comme une « zone rouge », un endroit violent, Alex et d’autres jeunes vont avec des livres à la rencontre d’enfants enthousiastes et joyeux qui les attendent toutes les semaines. Pour diverses raisons, il arrive à ces enfants d’être chassés de l’école, quand leur blouse n’est pas tout à fait propre, par exemple. L’eau n’arrive même pas une fois par mois dans ce quartier et les mères accomplissent des prouesses incroyables pour faire face à ce manque, comme à tout le reste.

Efforts invisibles aux yeux du plus grand nombre et même parfois à leurs propres yeux quand la misère se fait plus forte que leurs luttes. Lors d’une rencontre avec d’autres adultes, Dona Maria exprime sa douleur et son désespoir : sa fille aînée est partie de la maison, elle ne sait pas où elle est. Elle rase les murs dans son quartier pour éviter les questions des voisins. Elle dit : « Ma fille n’en pouvait plus de la misère, elle avait honte de nous. J’ai toujours tout essayé pour que mes enfants n’aient pas faim, mais je n’en ai pas fait assez. J’ai peur pour elle, je la cherche. Je ne peux le dire qu’ici ».

Ce qu’elle dit fait écho aux paroles de beaucoup d’autres qui ont traversé de mêmes histoires de malheur et de bataille et qui, pendant longtemps, n’ont rien osé dire de leur vie de crainte des moqueries. Au sein du Mouvement, ils ont pu vivre des rencontres qui permettent de sortir du silence et d’aller vers ceux qui se cachent encore pour qu’ils puissent, eux aussi, révéler ce qu’ils portent au plus profond d’eux-mêmes. Noé, qui a connu le Mouvement dans son quartier il y a vingt ans, l’exprime ainsi : « La société ne reconnaît pas encore le combat des familles qui ont la vie difficile alors elle continue de les humilier et de les écraser. Mais déjà nous, ici, nous le reconnaissons. À cause de cela, petit à petit, les autres vont comprendre, ils vont vouloir avec nous que cela change. C’est pour cela que nous sommes ensemble. Il n’y a pas de plus grande violence que de souffrir sans que cela ne change rien ».

Cela doit changer ! C’est aussi ce qu’ont dit les délégués de familles ayant l’expérience de la grande pauvreté, venus des quatre coins du monde, le 27 juin dernier, au siège des Nations Unies à New York, pour communiquer leurs propositions pour un développement durable qui se construise vraiment avec tous.

Au Honduras, tandis que les adultes partagent leurs expériences mais aussi leurs forces pour continuer à se battre, à aimer leur quartier, à accueillir et encourager ceux qui sont à bout, dans une maison voisine prêtée pour l’occasion, les enfants lisent des contes et des histoires d’enfants Tapori (1) d’autres pays. Ils peignent et découpent des papiers colorés. À la fin de l’après-midi, avant qu’adultes, jeunes et enfants ne se lancent dans la création d’une oeuvre collective pour manifester leur joie de continuer ensemble, la plus jeune des filles de Dona Maria arrive en courant et se jette dans les bras de sa mère. Elle lui offre la carte qu’elle a réalisée. Sur le devant, elle a fait écrire par un plus grand : « Maman, je t’aime du plus profond de mon âme ». Pour tenir ensemble face à l’inhumain de la misère et continuer de créer du neuf et des changements, ces temps de liberté et de confiance, de tendresse, de reconnaissance mutuelle et de fierté, sont nécessaires ; indispensables, tout comme l’eau qui fait tellement défaut aux habitants de Flores de Oriente.

1. Voir l’article de V. Martrou p. 31.