Novembre 2013/4

N°228 - « Tous les jours, on nous démolit »

Mis à jour le jeudi 21 novembre 2013.

Auteure : Isabelle Pypaert Perrin, déléguée générale du Mouvement ATD Quart Monde.

Ce matin, en arrivant à la cité du Château de France à Noisy-le-Grand, impossible de manquer la camionnette et les hommes qui s’activent devant l’un des derniers pavillons de la rue. La famille dont les cartons emplissent le véhicule va s’installer à cinquante mètres de là, dans un des deux immeubles qui ne seront pas démolis tout de suite. Les pavillons, où tant de familles ont vécu, lutté et espéré depuis la création de la cité de promotion familiale au début des années 70, sont murés l’un après l’autre. Dans quelques jours, les palissades enfermeront toute cette partie du quartier et les travaux de construction d’un nouveau quartier commenceront vraiment. Sur les parpaings gris mal jointoyés qui murent les entrées, des princesses, des silhouettes et des ballons colorés, des dauphins, des fleurs... Ces oeuvres ont été peintes par les habitants avec Jacqueline, volontaire d’ATD Quart Monde, qui a vécu trois ans avec eux.

Hymne à la joie, à la créativité, à la générosité, à la vie et au courage de ceux qui sont partis et de ceux qui restent. Sur un des murs, on lit : « Hier encore des amis habitaient ici ». Plus loin : « Ici un vieil homme aimait regarder ». Ces mots rendent hommage au voisin décédé une semaine après le déménagement qu’il n’avait pas choisi. Il y a longtemps, une pancarte « Permis de démolir » a été vissée sur un des pignons des pavillons. Un gamin s’est demandé avec inquiétude si sa maison allait être détruite avec sa famille et lui encore dedans. Depuis, à côté de la pancarte, un grand « Permis de rêver » a été peint sur le mur.

« Ça va aller », dit Madame R. à Anne-Laurence, volontaire d’ATD Quart Monde, en défaisant ses cartons. Vivre dans les pavillons, ce n’était plus tenable. Il y avait de l’humidité partout, le chauffage était défaillant, le bailleur n’y faisant plus de travaux d’entretien depuis longtemps. Mais déménager ainsi à cinquante mètres, pour quelques mois, sans savoir quand et où on pourra avoir un vrai logement, ce n’est pas un nouveau départ et c’est dur de ne pas pouvoir dire aux enfants ce que l’on va devenir. Au découragement devant la situation qui s’éternise et à l’inquiétude s’ajoutent les nuisances du chantier : la semaine dernière les ouvriers ont oublié de remettre le gaz le soir avant de partir. Impossible de cuisiner pour les gosses. Et puis, sans prévenir, l’électricité a manqué et, durant plusieurs jours, il n’y avait plus de télévision. Derrière les inévitables désagréments liés au chantier : bruit, passage des camions, se perçoit aussi un manque de considération, qui n’est pas nouveau, et qui blesse profondément. Tout cela fait que Monsieur R., qui rebranche la cuisinière dans son appartement provisoire, se sent comme en trop. En trop dans sa ville, dans son pays, dans le monde. En trop, comme ces familles des Philippines dont les habitations précaires perchées dans des lieux impossibles sont détruites chaque jour par les autorités. « Tous les jours, on nous démolit » disent-elles. À Madagascar, c’est tout un quartier qui a été détruit et ses habitants transplantés à des kilomètres de la ville, là où rien n’avait été pensé avec eux, ni vrais logements, ni école, ni centre de santé, ni possibilités de travailler...

Noisy-le-Grand… C’est là, il y a plus de cinquante ans, dans la boue d’un bidonville, qu’a pris racine un Mouvement pour le respect de l’égale dignité de toute personne. Un Mouvement qui a grandi à travers des milliers d’engagements de par le monde, sur les cinq continents et jusqu’aux Nations Unies. Monsieur et Madame R. Et leurs enfants, qui, avec courage, se pressent ce matin dans le chemin, portant leurs sacs à bout de bras, nous disent l’impérieuse nécessité de continuer d’en écrire ensemble l’histoire. C’est pourquoi, à l’heure où la communauté internationale veut s’entendre sur de nouveaux objectifs de développement, le Mouvement ATD Quart Monde, dans son programme pour les quatre années qui viennent, réaffirme l’engagement1 d’aller à la recherche de ceux qui manquent encore à cause de la misère, pour que tous soient connus, rencontrés, attendus là où se jouent le présent et l’avenir de nos sociétés. Ne laisser personne de côté, c’est à cette condition seulement que les projets et les politiques unifieront au lieu de diviser, réduiront les inégalités au lieu de les accroître, feront progresser nos idéaux communs de justice, de liberté et de paix.

1. Engagements Communs 2013-2017 du Mouvement ATD Quart Monde.