Mars 2014/1

N°229 - Les inconnus de nos journaux télévisés

Mis à jour le mercredi 5 mars 2014.

Auteure : Isabelle Pypaert Perrin, déléguée générale du Mouvement internation ATD Quart Monde.

Ces derniers temps nous arrivent de Centrafrique des échos de guerre, de violence, d’affrontements. Qui fera résonner le cri silencieux de ceux qui refusent de baisser les bras ? Herbert, Flore, Firmin, ces jeunes de Bangui n’ont pas pris les armes, mais des livres, des papiers, des crayons de couleur. Dans les camps improvisés où des milliers de familles s’entassent, fuyant les conflits, ils s’activent et rendent des services : amener de l’eau, distribuer des bâches, et aussi enterrer les morts... Et puis, on voit des enfants qui balaient la poussière et c’est l’heure du livre, du conte, du dessin ! Soutenus par quelques mamans, les jeunes créent au milieu des abris de fortune des temps de bonheur, de liberté, de partage du savoir pour des centaines d’enfants. Ils leur apprennent des chansons qui font le tour du camp et s’entendent de loin.

Joël, qui a continué son travail malgré les conflits, est inconnu de nos journaux télévisés. Il se risque chaque jour dans les rues pour se rendre au centre d’accueil où il est engagé, rejoignant les enfants et les jeunes de plus en plus nombreux qui s’y réfugient. Il partage avec eux le dénuement, la peur, les quelques ressources obtenues pour faire face aux besoins, mais aussi les rires et la fraternité. Et qui connaît Gisèle ? Elle continue vaille que vaille son petit commerce, à l’instar de bien des mamans, qui, dans les temps difficiles – comme en Haïti, après le tremblement de terre – s’efforcent de continuer à vendre au même prix les beignets qu’elles confectionnent « pour que tout le monde puisse quand même avoir un petit quelque chose à manger ». Gisèle ne spécule pas sur la rareté des choses, elle ne s’enrichira pas avec la crise. Elle mise sur le partage et, avec d’autres, elle s’organise pour éviter le danger, faire face aux pénuries, mais surtout rester liés les uns aux autres et s’encourager.

À Bukavu, à Beyrouth, à Tananarive, Manille ou Londres, c’est Olive, Salwa, Chandra, Faustin, Tita, Jean-Pierre, Dan... qui innovent au jour le jour pour repousser la fatalité de l’ignorance et la violence de la misère. Eux aussi, ils puisent au fond d’eux-mêmes, et dans la solidarité qui les lie, de quoi résister à la peur de l’autre, refusant de considérer leur voisin comme un étranger ou un ennemi, s’efforçant de ne pas abandonner plus pauvre encore. Quand nos sociétés prendront-elles enfin la mesure de cette contribution inestimable à la construction d’un monde en paix et se hisseront-elles à sa hauteur, choisissant de s’impliquer résolument dans cette révolution qui se donne comme boussole la reconnaissance de l’égale dignité de chaque être humain ?