Jean-Marie ANGLADE

Ces lieux dont on n’arrive pas à parler
Article extrait du dossier n°188 « L’écriture de la vie » novembre 2003.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Jean-Marie Anglade et sa femme Pascale, volontaires d’ATD Quart Monde, ont vécu avec leurs trois enfants successivement au centre international de ce mouvement, en Bretagne, et pendant six ans, au Guatemala. Depuis 1998, ils vivent à nouveau au centre international d’ATD Quart Monde. En 2000, Jean Marie a écrit cette note à l’équipe de volontaires de Bangkok qui réfléchissait alors sur le sens de sa présence dans un lieu de grande misère de la ville.

Des hommes et des femmes choisissent de s’engager là où d’autres vivent l’intolérable. Que signifie cette présence dans le monde actuel ?

En écoutant des volontaires d’ATD Quart Monde dire la vie des familles vivant sous un pont de Bangkok, j’ai pensé à la décharge de Guatemala.

Ce qui m’a semblé profondément identique a été le désarroi ou l’impuissance ressentie par les volontaires face à ces deux lieux de grande misère. Je repensais à la question que nous nous posions souvent en équipe : quel est le sens de notre présence sur la décharge alors que nous ne pouvons montrer aucun résultat, alors que nous sommes le plus souvent dans l’incapacité de dire en quoi ce que nous faisons est utile aux personnes que nous rencontrons ?

Nous ne pouvions rien montrer, alors nous nous taisions. Pendant six ans, j’ai écrit des documents publics qui présentaient l’action d’ATD Quart Monde au Guatemala. Je crois n’avoir jamais parlé de notre présence sur la décharge en tant que telle. Parfois, je l’ai peut-être évoquée, mais rien de plus. Nous nous taisions.

L’insoutenable, un lieu de référence

Pourtant, pour l’équipe, ce lieu était notre premier lieu de référence, y compris pour ceux qui n’y allaient pas de manière régulière.

Ailleurs nos yeux pouvaient se poser sur des images qui n’étaient pas une négation de notre humanité. Mais sur la décharge, nous étions en permanence en face de l’insoutenable.

Ce lieu nous rappelait pour qui et pour quoi nous étions ensemble sans avoir besoin de longs discours. Et sans doute cela a-t-il joué un rôle dans l’unité de notre équipe alors que beaucoup de choses tendaient au contraire à nous diviser.

Notre présence sur la décharge me réapprenait, selon les mots des options de base du Mouvement ATD Quart Monde, que toute personne, aussi pauvre soit-elle, porte en elle « une valeur inaliénable qui fait sa dignité » de femme ou d’homme.

Elle me le rappelait d’abord pour les adultes et les jeunes que nous rencontrions. Le plus souvent, pourtant, leur vie semblait se situer dans une telle incohérence que nous ne savions pas comment témoigner de ce qu’ils vivaient. Nous avions aussi peur que ce que nous aurions pu dire risque de se retourner contre eux.

Parfois, cependant, nous étions témoins de moments où leur humanité apparaissait de manière si claire qu’il était possible d’en témoigner. Cela m’est arrivé à la fin des six années que ma famille et moi nous avons passées au Guatemala. Sergio m’a offert ce moment.

Le chemin de la réconciliation

Sergio était un jeune de vingt ans. Il travaillait sur la décharge et sa famille était, parmi nos connaissances, une de celles qui a le plus souffert et lutté contre la misère.

Sa mère, Doña Doris, est décédée en 1997. Avant de mourir, elle avait réussi à obtenir une maison, juste en face de la décharge, dans un lotissement que la mairie de Guatemala avait construit avec et pour les familles qui vivaient dans des baraques autour de ce lieu.

Doña Doris avait six enfants. Sergio était le deuxième. L’aînée, Judith, avait vingt trois ans. Victime d’un accident, elle ne pouvait plus marcher. Les enfants de Doña Doris ont continué à vivre dans la maison de leur mère après son décès. Mais la vie était tellement dure et incohérente que les frères et sœurs vivaient parfois entre eux des scènes très violentes.

Un jour, Sergio avait été si violent avec Judith que celle-ci décida de quitter la maison pour aller vivre à cinquante mètres de là, dans un abri de tôles rouillées, ouvert à tous les vents, infesté de rats.

Sergio nous avait dit un peu plus tard qu’il avait déjà essayé de parler avec sa sœur mais qu’elle ne voulait pas revenir vivre avec eux. Je lui avais proposé de retourner avec lui rencontrer Judith. Il avait répondu oui et m’avait donné rendez-vous pour le jour suivant.

Le lendemain, quand je suis arrivé sur la décharge, Sergio y travaillait, triant des vêtements. Je ne lui ai pas parlé de Judith. J’avais deux livres avec moi. Il les a vus et m’a demandé de commencer à en lire un. Et puis tout à coup il s’est levé et m’a dit : « Allez, on y va ! » Cela m’a beaucoup surpris parce que très souvent il avait besoin de temps avant de prendre une décision.

J’ai vu Sergio parler à Judith. Il a prononcé peu de mots, n’étant pas à l’aise avec la parole. Mais plusieurs fois, il a dit à sa sœur : « Reviens à la maison, nous te donnerons des galettes de maïs et du sel », ce qui était sa manière de lui dire : « Nous prendrons soin de toi ».

J’ai senti dans ces moments, en particulier quand Sergio m’a dit : « On y va ! », combien il souhaitait se réconcilier avec sa sœur malgré tout ce qui avait pu se passer auparavant.

Je voudrais parfois que le monde entier, et moi le premier, puisse trouver dans ce qu’ont vécu Judith et Sergio la force de reprendre sans cesse ce chemin de la réconciliation.

La rencontre au-delà de l’action

Témoigner de moments comme celui-là doit peut-être permettre de mieux faire comprendre le sens de notre présence dans de tels lieux, des lieux où les actions que nous y menons ne suffisent sans doute pas à justifier notre présence. Les activités que nous proposions sur la décharge étaient souvent très belles et préparées avec beaucoup de soin. Ce n’est pas les rabaisser que de dire qu’elles étaient en même temps dérisoires face à la misère de ce lieu.

Ce qui restait de manière forte était toujours la rencontre de femmes et d’hommes avec d’autres femmes et d’autres hommes.

Ce lieu m’a réappris qu’au-delà de toute activité nos personnes étaient quelque chose de précieux que nous pouvions offrir à ceux que la misère avait trop touchés. Ce lieu m’a réappris que nos personnes pouvaient être acceptées et reçues avec joie dans des lieux de grande misère et que le fait d’aller proposer la rencontre avait du sens.

Avoir la chance d’apprendre cela change, je crois, la manière d’aller vers d’autres familles dans le monde entier.

J’écrivais plus haut que nous avions souvent l’impression d’être dans l’incapacité de dire en quoi notre présence était utile à ceux que nous rencontrions. Je voudrais pourtant citer deux faits qui montrent que notre présence dans ce lieu était acceptée. D’une part, les jeunes et les adultes que nous rencontrions arrêtaient de travailler pour venir nous rejoindre ; d’autre part, nous n’avons jamais été agressés.

La décharge est un lieu de travail. Les gens y sont présents pour gagner leur vie. Choisir de venir nous rejoindre pour lire des livres ou peindre n’était donc pas pour eux un choix neutre.

On pourrait d’ailleurs dire la même chose des personnes qui semblaient souvent trop prises par les vapeurs de colle qu’elles inhalaient pour pouvoir se lever et se concentrer sur un travail. Pourtant, souvent, quelques minutes après notre arrivée, certaines s’approchaient pour participer à l’activité proposée.

Quant au fait que nous n’ayons jamais été agressés, nous avons toujours pensé que les gens nous protégeaient. En 1997, Don Antonio, un père de famille, le confirmait à l’un de nous, Dimas, en lui disant : « Quand je vous vois arriver, je dis à mes camarades de travail : "A eux, il ne faut pas faire de mal. Ils viennent pour nous aider, pas pour nous juger. Nous n’avons des problèmes qu’avec ceux qui viennent pour nous juger." »

Il a fallu à Dimas dix ans pour entendre Don Antonio lui confirmer par des mots quelque chose qu’il soupçonnait sans pouvoir en apporter une preuve objective.

Il m’a fallu six ans pour reconnaître un signe qui me permette de témoigner de manière publique de l’humanité de Sergio. Des lieux comme celui de la décharge sont des lieux où les mots sont rares et où l’on peut difficilement penser arriver avec des formulaires d’évaluation préparés à l’avance ! Il faut y être présent dans la durée, regarder, voir ce qui arrive ou, ce qui est parfois aussi important, ce qui n’arrive pas. Et parfois, parfois, nous avons la chance d’être témoins d’un fait qui vient confirmer ou contredire ce que nous pensions et qui nous permet de mieux comprendre ce que les personnes que nous rencontrons pensent de notre présence et de notre action. Je crois que cette manière de faire et d’évaluer est infiniment valable, même si nous avons parfois du mal à la faire comprendre ou reconnaître autour de nous.

Le cœur de notre engagement

Je crois aussi que nous devons apprendre à parler de notre présence dans ces lieux de grande misère. Avec le recul, je comprends bien que je n’aie pas réussi à parler publiquement de la décharge et pourtant je me dis aujourd’hui que c’était une erreur.

Comment voulons-nous que l’extérieur nous comprenne si nous ne parlons pas de ce qui est le cœur de notre engagement ?


Pour accéder aux archives en ligne de la revue Quart Monde.


  • Ces lieux dont on n’arrive pas à parler
    17 avril 2007, par Marie-Renée DEMONT

    j’ai connu J.M. ANGLADE, il y a de nombreuses années, à GROSPIERRES, dans l’Ardéche.

    c’est avec joie que j’ai appris, bien tardivement il est vrai, son engagement et celui de sa famille.

    bravo et courage pour son action dans ce monde si difficile.

    Marie-Renée DEMONT mrdemont@yahoo.fr

    • Ces lieux dont on n’arrive pas à parler
      19 avril 2007, par Joseph-Marie Bonkoungou
      Merci pour votre appréciation et vos encouragement qui nous vont droit au coeur. Ce message se réfère à l’article publié dans la REVUE QUART MONDE n°188, 2003/4 "L’écriture de la vie". Consultez le site de la RQM, rubrique "Archives".