Maryvonne CAILLAUX

Bout de chemin avec une famille
Article extrait du dossier n°179 (2001/3) « Projets familiaux ».

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Mariée et mère de cinq enfants, Maryvonne Caillaux est, depuis 1982, volontaire du Mouvement ATD Quart Monde.

Version abrégée d’un récit de vie partagée pendant quatre ans avec une famille africaine-américaine et sa fille aînée, qui, après l’avoir lu et approuvé, ont donné leur accord pour qu’il soit communiqué. Témoignage. « Pour que la vie reprenne ses droits »

Tu avais douze ans, Germaine, lorsque Jean-Claude et moi t’avons connue, en août 1995. Nous venions tout juste d’arriver à La Nouvelle-Orléans. Nous ne connaissions pas grand-chose de cette ville mythique...

Natalie Tyler (volontaire-permanente ATD Quart Monde) était là pour guider nos premiers pas. Je me souviens de ce 26 août, quand je l’ai suivie pour aller chez toi... Tu habitais alors, dans Magnolia Housing Project, un petit immeuble en briques rouges. L’entrée est sombre, étroite, encombrée de détritus. Tu entrouvres la porte. Est-ce par pudeur ou par honte que jamais elle ne s’ouvrira vraiment ? Par l’entrebâillement, nous recevons cette odeur âcre due à l’humidité constante qui enveloppe la ville. Ici tout le monde se protège comme il peut de la chaleur lourde qui vous fait transpirer avant même d’avoir bougé. On calfeutre les fenêtres par d’épais rideaux qui interdisent toute aération et toute lumière, comme si de l’obscurité on attendait une fraîcheur...

C’est la première fois que je te vois. Tu es l’aînée de deux frères (Grégory, Corey) et d’une sœur (Charmaine). Tu as raconté ce jour-là à Natalie que, encore tout bébé, un rat t’avait mordu le pied et que tu en gardais des marques indélébiles...

Je me souviens de ta façon de parler, si attachante : tu as un débit rapide, précipité, rythmé, c’est comme un débordement, la force d’un torrent... On croirait que tu chantes sur des airs de rap. C’est que tu as toujours tellement de choses à dire !

Reviennent sans cesse sur tes lèvres la peur et la violence. « A l’école, dis-tu, il y a des enfants qui viennent avec des armes ou des couteaux... Ils nous font peur. »

Un jour nous avons lu ensemble dans la Lettre de Tapori (journal du réseau Enfance d’ATD Quart Monde) l’histoire d’Awa, une enfant du Burkina Faso. Tu lui écris : « Chez nous on ne doit pas aller chercher l’eau, ni écraser le grain, ni aller pêcher, mais je voudrais qu’on arrête les tueries et les crimes. » Et Gina, ta maman, nous confiera : « J’aime quand mes enfants sont avec vous, car ils sont en sécurité. Je tremble quand ils sont dehors : le quartier est dangereux, à cause de la drogue et des armes. Quand il fait chaud, je ne sais pas où les mettre : ils ne peuvent pas rester dedans. »

Cette violence peut surgir à tout moment ! En 1997, trois enfants en bas âge, dont un bébé, ont été tués par balle à Magnolia Project. La seule façon de s’en protéger est de se cacher.

Tu avais donc écrit à Awa. Ta lettre a été publiée dans le numéro suivant de la Lettre de Tapori. Un jour, je te donne ce journal et te demande de lire la dernière page. Tu commences à haute voix : « De La Nouvelle-Orléans (Louisiane), Germaine nous écrit... » Tu t’arrêtes, surprise : « Mais c’est moi... Mon nom est écrit dans le journal... ! » Tu ris, tu pleures, tu cries, tu danses. Tu cours chercher Gina qui s’empare du journal. A son tour elle se met à crier : « Oh, ma fille ! » Elle t’embrasse, et toutes les deux vous criez votre joie à qui veut l’entendre.

Te souviens-tu, Germaine, de l’histoire de la porte peinte ? L’entrée de l’immeuble est triste à mourir. A quoi bon nettoyer ? Les boîtes aux lettres sont cassées, les cafards grouillent avec un tel sans gêne que vous ne prenez même plus la peine de les chasser. Le voisin a quitté l’appartement en face du vôtre, pour n’avoir pas pu payer son loyer, et une planche a été clouée sur la porte pour en interdire l’accès. Très vite elle se recouvre de graffitis...

Je pensais : « La violence et la laideur leur sautent aux yeux chaque fois qu’ils sortent de chez eux ». Je vous propose de transformer cela avec des couleurs. Je me souviens de votre enthousiasme quand nous réfléchissions à ce que vous vouliez peindre sur la planche : un gros soleil jaune, une lune, un nuage avec un oiseau, une maison blanche avec un toit rouge... Les idées fusaient. Puis, chacun a peint avec application, même Corey qui ne reste habituellement tranquille que quelques minutes.

Le résultat est éclatant : « C’est magnifique, murmure Grégory, mais il faut écrire TAPORI au-dessus de la porte de la maison » - « Et c’est quoi Tapori pour toi Grégory ? » Sans hésiter, il s’exclame : « Tapori, c’est pour la paix »...

A l’occasion du Martin Luther King Day, au mois de janvier 1996, nous apportons un livre sur le leader noir. Quand il s’agit de parler du Docteur King ton cœur déborde et des torrents tumultueux jaillissent de tes lèvres. Alors tu entreprends un long travail méthodique avec Jean-Claude. Six mois durant, vous allez ensemble lire l’histoire de Martin Luther King, que tu réécriras en la réinterprétant dans ta propre expérience.

Au fil du temps et des conversations avec toi, avec Gina surtout, vous nous avez fait entrer dans l’intimité de votre histoire.

Gina, ta maman, avait tout juste quatorze ans lorsque tu es née. C’est de ce temps-là qu’elle garde une aversion pour les services sociaux. Elle s’est sentie tellement humiliée par l’indiscrétion des questions qui lui avaient été alors posées qu’elle s’est juré de ne jamais dépendre du Welfare. Heureusement ta grand-mère, Delinda, t’a accueillie avec amour, elle qui sera toujours là pour permettre à ta maman de t’élever... De l’amour, il y en a dans la maison, Gina le dit sans la moindre hésitation : « Le plus important dans ma vie ce sont mes enfants et ma famille. » Alors lorsque Delinda a eu son accident cérébral en juin 1995, la laissant complètement paralysée, il a été tout naturel de l’accueillir chez vous, avec son second mari. L’appartement que vous occupiez était pourtant déjà trop petit. Vous y vivrez cependant deux ans encore, huit personnes dans deux pièces. « Maintenant que Germaine devient femme elle aurait besoin d’intimité », me confie Gina. Le mari de Delinda est en si mauvaise santé qu’il devra être définitivement hospitalisé en 1997, privant la famille d’une bonne partie de ses ressources puisqu’il touchait une pension pour son handicap.

Pour Delinda, ta grand-mère, il faut des soins constants car elle est atteinte d’un très fort diabète. Et dès l’âge de douze ans tu apprends les soins élémentaires à lui prodiguer : les piqûres d’insuline, la toilette, la faire manger... De plus en plus tu en deviens responsable.

Les revenus de la famille sont si justes que jamais Gina ne refuse d’aller travailler chez une amie qui tient la petite boutique d’alimentation du coin. Alors, Germaine, tu restes à la maison pour garder ta grand-mère, et souvent tu manques l’école... Pourtant tu voudrais comme Martin Luther King ou Joseph Wresinski consacrer ta vie à ceux qui souffrent, tu t’imagines médecin ou infirmière, tu rêves d’avoir une bonne éducation. Mais la réalité est tout autre : l’école est un lieu qui t’effraie et qui t’agresse... Plusieurs fois tu nous parleras des cinq garçons qui t’ont attaquée dans les toilettes de l’école, sans que nous n’en comprenions vraiment les conséquences.

De l’école, tu t’éloignes de plus en plus jusqu’au moment où il te devient impossible d’y retourner. Au début nous ne savions rien de tes absences, car tu parles de l’école presque comme si tu y allais régulièrement... A nos questions, toi ou ta maman vous ne répondez que très évasivement. C’est comme si nous voulions pénétrer une zone interdite. Aussi, par pudeur peut-être ou par crainte de vous obliger à mentir ou à vous cacher, nous n’oserons plus vous interroger...

Cependant le travail sur Martin Luther King s’approfondit. Tous les enfants des différentes bibliothèques de rue de la ville y participent, et le 16 janvier 1997 nous célébrons la sortie du petit livre As good as anyone. Tu en es, Germaine, le principal auteur. Qui de toi ou de Gina en est la plus fière ? La joie étincelle dans vos yeux !

Fierté, honneur dont je ne mesurerai toute la profondeur qu’au cours de l’enterrement de ta grand-mère, en novembre 1998. Malgré l’émotion qui te noue la gorge, tu lui rends publiquement hommage en lisant quelques phrases de Martin Luther King, citées dans ce petit livre que tu as déposé dans le cercueil : « C’était ce que j’avais de plus précieux », me confieras-tu longtemps après.

La question de l’école ne cesse de nous préoccuper. En avril 1997 Karen (K. Stornelli, volontaire-permanente ATD Quart Monde), voulant aller présenter As good as anyone à votre école, se trouve brutalement devant l’évidence : non seulement Gregory et toi n’allez plus à l’école, mais vous n’y êtes même pas inscrits...

Tes rêves d’enfant devaient-ils être réduits à rien à cause de la pauvreté dans laquelle se débat ta famille ? L’amour pour ta grand-mère ne peut justifier que tu t’enfermes avec elle, et que tu condamnes ton avenir. Il est temps d’oser se mettre ensemble devant la vérité. Il faut inventer d’autres chemins !

Vous veniez tout juste de déménager. Quitter l’Housing Project avait été un des défis de Gina, comme elle me le confiait alors que nous préparions sa participation à la délégation du Quart Monde qui allait rencontrer à Genève, en juin 1996, Boutros Boutros Ghali (alors secrétaire général de l’ONU) : « Je sortirai ma famille d’ici. Mes enfants ont le droit de grandir dans le calme et la sécurité, loin des coups de feu et de la drogue. » Quelle fierté sur le visage de Gina lorsqu’elle me fait visiter le nouvel appartement, encore inhabité et vide, dans Carondelet Street. Elle avait déjà scotché sur un mur la Déclaration des Droits de l’Homme, rapportée de Genève. Malheureusement vous y rencontrerez la même violence et les mêmes peurs !

Dans cet appartement encore vide mais déjà plein de l’espoir d’un nouveau départ, j’ose parler à Gina de l’école... Elle me réaffirme vivement son désir que ses enfants y aillent. Mais elle se sent prise comme dans un étau. Elle reparle du climat de violence qui y règne. Comment concilier ses aspirations profondes avec ce désir vital de protéger ses enfants ?

La loi de Louisiane est claire : ne pas envoyer ses enfants à l’école est considéré comme mauvais traitement à enfant et passible de prison ferme. Le délit est aggravé s’il s’agit d’adolescents. Forts de la volonté réaffirmée de ta maman, de Grégory, et de toi-même, nous explorons différents chemins.

Nous comprenons vite qu’il ne vous sera pas possible de retourner dans l’enseignement public sans devoir passer par les travailleurs sociaux. L’enseignement privé ouvre plus de possibilités, mais quel directeur d’école prendra le risque d’accueillir deux enfants dont la situation est si difficile à justifier ? Finalement Sister Patricia sera la seule à relever le défi. Elle est la directrice de Saint Raymond Catholic School, une petite école paroissiale. Je la sens intriguée par la situation, mais toujours respectueuse malgré le peu de précisions que vos réponses apportent à ses questions.

Comment a-t-elle compris le fait que nous ayons remis huit fois de suite le rendez-vous pour aller vous présenter ? Comment a-t-elle interprété qu’au dernier moment Gina n’ait pas pu venir ? Sister Patricia me dira : « Je n’imaginais pas que la misère de mon peuple puisse être si grande. » Et une autre fois : « Mais dites-moi, dans quelles conditions ces gens vivent-ils ? » Et elle prendra le risque que les mensualités ne soient jamais payées.

Qu’est-ce qui habite votre cœur en ce premier jour d’école, à Saint Raymond ? La peur, l’appréhension après deux années d’absence, le soulagement ? Peut-être tout cela mêlé... En tout cas, vous êtes beaux dans vos uniformes tout neufs, et vous souriez, timidement.

Mais pour toi, Germaine, très vite le rêve s’est brisé... Et tu ne savais comment nous l’avouer ! A force de te voir si souvent sans uniforme, de te trouver chez toi à l’heure de l’école, de te voir si souvent malade, nous avons compris. Mais il était impossible d’accepter que tu retombes dans les pièges du mensonge. Je t’ai questionnée. Il te faudra des jours pour avouer l’inavouable : « Je suis trop mal à l’aise à l’école, ils se moquent tous de moi », m’as-tu murmuré. C’est vrai, comment surmonter ce sentiment de honte : te retrouver à presque quatorze ans, toi déjà une femme, dans la même classe que des enfants de dix ans dont l’espièglerie t’atteint dans ta dignité même !

Alors ta vie étroite et sans horizon, sinon celui de tes chimères, a repris. A quoi bon se lever le matin, se coiffer et prendre soin de sa toilette ? D’autant que la menace extérieure est grande et que tu dois rester cachée pendant les heures scolaires. Ta santé se dégrade... Celle de ta grand-mère aussi, jusqu’à sa mort.

Ta présence à la bibliothèque de rue est moins assidue. Malgré tout tu as signé ton nom sur la bannière Tapori « Nous rêvons d’un monde de paix » (bannière signée par plus de cinquante enfants des bibliothèques de rue de La Nouvelle-Orléans). Et tu as participé à la célébration de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre 1998. Rappelle-toi comme ce jour a été une belle fête pour les enfants qui ont présenté la bannière. Tu avais écris au nom de tous un texte que tu as lu : « Les enfants de La Nouvelle-Orléans se sont réunis pour montrer à la terre entière qu’ils rêvent de Paix (...). Cette bannière nous allons l’envoyer autour du monde pour que chacun puisse savoir combien nous avons besoin d’arrêter la violence (...). N’abandonnez jamais le combat pour la Paix !”

Entraînée par ta sœur Charmaine, tu as brodé ton carré de tissu, qui est venu s’ajouter aux dizaines d’autres multicolores pour constituer ce “quilt de l’amitié”, en signe de solidarité avec les enfants de la bibliothèque de rue de Tegucigalpa (Honduras) après qu’ils avaient été si durement éprouvés par le passage de l’ouragan Mitch, en novembre 1998. Tu y as dessiné et brodé une maison, symbole de l’amour familial, et tu leur as écrit : « Ce quilt a été fait avec amour par les enfants de La Nouvelle-Orléans (...). Nous voulons vous montrer notre amour ».

Mais l’école ? Comment sortir de cette impasse ?

Après les obsèques de ta grand-mère, une vieille voisine me dit : « Maintenant il faudrait que Germaine pense à son avenir, elle a droit, elle aussi, à une éducation.”

A nouveau j’ai parlé avec Gina, avec toi, de l’importance de l’école. Armée de votre volonté réaffirmée, j’ai recommencé à prospecter, à faire appel aux différents amis susceptibles d’avoir d’autres idées...

Sister Fara (sister Fara Impastato, religieuse dominicaine) propose de faire avec toi un bout de chemin, pour réveiller en toi les mécanismes d’apprentissage. Ainsi à raison de deux fois par semaine recommence le chemin vers l’espoir. Cela durera quelques mois. Il y avait une telle complicité d’amitié entre vous !

Après bien des démarches, j’entre en relation avec le Centre Communautaire Notre-Dame de Lourdes qui accepte de t’accueillir. Mais l’administration est là, comme partout, et il faut fournir des papiers. Quelle longue course d’obstacles ce fut pour obtenir ton dernier bulletin scolaire !

Au moment où se dégage le chemin de l’école, en mars 1999, des difficultés inimaginables vont s’abattre sur ta famille... Tous les enfants de la bibliothèque de rue étaient absorbés par la confection du quilt de l’amitié, sauf toi. Ton pouce est enflé et te fait souffrir. Tu te plains d’avoir été mordue par un rat. Le propriétaire, ayant eu vent de cette morsure, menace de vous expulser. Dans le complexe où vous habitez (une douzaine de petits logements), vous louez un autre appartement, sous le nom de Grégory Jefferson, le compagnon de ta maman.

Pendant que vous êtes en train de déménager, le propriétaire, furieux, fait vider l’appartement que vous quittez. Vos affaires sont jetées en vrac depuis le premier étage ! Tout est sur le trottoir, éclaté, éventré, à la vue des passants : votre intimité, votre pauvreté, votre misère dévoilées sans pudeur. Quelle honte, quel mépris ! Dis, Germaine, quelle est donc cette force qui ce matin-là t’a poussée à aller suivre ton cours ?

Vous avez sauvé ce qui a pu l’être... L’émotion et l’indignation sont immenses. On sent les larmes toutes proches... « Mais c’est jour de bibliothèque de rue », rappelle Gina qui nous aide à étendre la couverture à l’ombre du porche. Avec le frigidaire fracassé et les meubles brisés pour tout décor, nous faisons bibliothèque de rue. Et merveilleusement, vous vous laissez emporter un instant dans le monde imaginaire des histoires que nous lisons. C’est ce jour-là, Germaine, que, le cœur blessé, tu écriras en larmes ta page d’album pour « les enfants sans maison du Honduras ».

La vie ne reprendra pas son cours ordinaire. Furieux et excédé par votre nouvelle location, où vous serez restés quelques jours, le propriétaire appelle la police qui vous expulsera. C’est un samedi. Gina nous téléphone à 11h du matin. Elle nous dit que vous êtes dehors sans savoir où aller. Nous vous retrouvons, ayant chacun en main un sac bourré de linge, dans le jardin ombragé du Garden District, ce quartier historique de La Nouvelle-Orléans. Le cœur plein de tristesse et d’amertume, Grégory, le père, s’est assis plus loin et reste en retrait. Nous ne devons pas être témoins de ses larmes. Il faut du temps et du silence pour émerger du malheur et se décider à considérer l’instant intolérable.

Toi, Germaine, tu es inquiète : tu voudrais être sûre que tes parents sauront où aller dormir. Tu supplies : « Maman, promets-moi que tu ne vas pas marcher toute la nuit » - « Non, Germaine, je ne marcherai pas toute la nuit. Tu sais bien qu’on a des portes où on peut aller frapper. » Les enfants seront mis à l’abri chez une amie d’abord, puis chez l’autre grand-mère. Pour tes parents, s’ensuivent deux interminables semaines d’errance... C’est le plus souvent dans la salle d’attente de Charity Hospital qu’ils ont trouvé refuge. Est-ce pour ne pas nous importuner qu’ils n’ont pas répondu à nos invitations à venir dormir à la maison ?

Le mercredi où nous nous étions donné rendez-vous pour quelques démarches qui n’aboutissent que sur des espoirs déçus, vous êtes là, les enfants ! C’est encore Gina qui nous rappelle que la vie ne s’est pas arrêtée. « Maryvonne, c’est jour de bibliothèque de rue aujourd’hui, on pourrait aller s’installer à l’ombre des chênes du petit square Washington ? » C’est à deux pas de Magnolia Housing Project. Est-ce la peur et la honte d’être vu par ses anciens camarades qui font pleurer Grégory ? Je ne sais pas le consoler. Mais ce jour-là encore la magie des livres va jouer. Et nous passerons ainsi une heure merveilleuse, sous les regards attentifs de Gina et de Grégory, le père. La paix de ces instants est presque palpable. Savez-vous que par ces deux bibliothèques de rue vous m’avez emmenée aux confins d’un monde dont je ne soupçonnais pas toute la puissance : la bibliothèque de rue est une vraie nourriture pour l’âme. Et cela Gina l’avait compris.

Marcher, regarder les annonces placardées sur les maisons, téléphoner... Après un long temps d’attention patiente à tout ce qui est possible, une petite maison sur La Salle Street a été trouvée. Elle fait partie d’un ensemble de huit cottages construit autour d’une petite cour intérieure. Le loyer est bas, le propriétaire pas trop regardant. Mais comment pourrait-il l’être ? La maison est dans un tel état ! Les murs extérieurs sont grignotés par l’humidité, les fenêtres de la chambre et de la cuisine aveuglées par des planches de bois, la peinture extérieure écaillée. Malgré tout il faut donner un loyer d’avance.

Et c’est là que la vie va une nouvelle fois reprendre ses droits.

Enfin, Germaine, en mai tu peux intégrer un programme de mise à niveau... Et, lors de notre départ, Gina te dit « Maryvonne et Jean-Claude ne seront plus là pour te soutenir. C’est maintenant à toi de construire ta vie ! ».


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