François PHILIPONEAU

Dans un quartier pauvre d’Antananarivo : "la bibliothèque, là où l’on puise le bien..."
Article extrait du n°191 « Ouvrir l’horizon », août 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Après avoir travaillé au journal Le Provençal où il assurait une chronique sportive, François Philiponeau est devenu volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. Engagé d’abord auprès des jeunes de la cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand, il a rejoint depuis quatre ans une équipe de ce Mouvement investie dans un quartier de la capitale de Madagascar et qui a collaboré à cet article.

Quand Nirina a entendu dire que le livre était aussi important que la nourriture, elle a crié son désaccord. Elle n’avait rien mangé depuis la veille, son ventre de jeune fille appelait au secours et voilà qu’on lui disait de belles phrases sur les livres, la culture. C’était trop dur à entendre. Et pourtant...

Depuis que le 17 octobre 2003, une bibliothèque est ouverte près de chez elle, Nirina est une lectrice fidèle. Elle a toujours vécu à Antohomadinika, un des quartiers très pauvres d’Antananarivo, la capitale de Madagascar.

Dix mille habitants vivent tant bien que mal sur ces terrains de la basse ville, ayant construit leurs modestes cases sur d’anciennes rizières asséchées. Et de nouveau inondées à la saison des pluies.

Les parents de Nirina n’ont pas de travail fixe. Papa « se loue » à la journée, quand il trouve un employeur. Maman lave le linge de quelques voisines un peu moins pauvres qu’elle.

Depuis qu’elle est toute petite, Nirina aime les livres. Elle se souvient des volontaires d’ATD Quart Monde qui venaient au milieu des cases avec de très beaux livres. Elle aimait surtout les histoires qu’ils racontaient. Alors, elle n’était plus à Antohomadinika, elle volait avec l’Oiseau bleu, elle sautait avec le Géant de Zeralda, elle luttait avec Kirikou contre la sorcière...

Un bonheur très calme

Chaque matin après être allée chercher de l’eau à la pompe, Nirina accompagne son petit frère à l’école. Elle voudrait, elle aussi, continuer à apprendre sur les bancs de l’école, mais papa a expliqué que l’on ne pouvait pas payer l’écolage pour deux. Et que c’était au tour de son frère d’apprendre à lire, à écrire et à compter.

Alors, Nirina va à la bibliothèque : « Je viens au moins deux fois par semaine. Je prends des livres un peu dans tous les rayons pour approfondir mes connaissances. En plus, c’est une vraie distraction qui me remplit d’un bonheur très calme. C’est pas comme quand on danse, que l’on rigole avec les amis, c’est une joie intérieure... »

Comme cette jeune fille d’Antohomadinika, de nombreux jeunes et adultes fréquentent la bibliothèque Fanomezantsoa Joseph Wresinski.

Le nom a été trouvé à la suite d’un concours. Parmi les réponses, cinq personnes avaient choisi le nom du fondateur d’ATD Quart Monde, cinq autres privilégiaient Fanomezantsoa, mot malgache signifiant « Là où l’on puise le bien ». On a finalement décidé d’associer les deux.

Chaque jour, une quarantaine de personnes investissent la bibliothèque, venues du quartier d’Antohomadinika bien sûr mais aussi d’autres coins de la capitale. Les nouveaux visiteurs s’extasient devant le calme qui règne dans la salle de lecture, malgré le nombre important de lecteurs. Tout le monde est sous le charme de la beauté du lieu, suscitant le respect. Comme le dit Fano, 16 ans, élève de 3e au collège : « On est très fiers de cette réalisation à côté de chez nous. Maintenant, on ne définit plus notre quartier comme un bidonville, on dit Antohomadinika, là où est la bibliothèque ! »

La Fondation Air France ayant offert une subvention, le directeur général de la compagnie aérienne s’est rendu à la bibliothèque. Il nous confiait alors : « Quelle belle surprise ! Je suis venu pour une visite protocolaire et je repars conquis. Dans cette basse ville de Tana où les habitations sont si modestes, les familles si pauvres, voir une telle beauté, un tel outil culturel, c’est merveilleux. Et constater l’attention des lecteurs, la joie qu’ils éprouvent est très émouvant. »

Recopier le dictionnaire !

Comment expliquer le succès de cette réalisation ? Nous l’avons demandé aux lecteurs (la bibliothèque Fanovozantsoa Joseph Wresinski est un bâtiment de 80 mètres carrés, construit sur pilotis pour ne pas être inondé à la saison des pluies. Elle offre 3 500 livres : 900 en malgache, 2 100 en français, 400 en anglais et une centaine en d’autres langues. (Peu de livres sont édités en malgache, les livres scolaires sont édités en français) Le comité de pilotage, animé par ATD Quart Monde, souhaite maintenant que la bibliothèque devienne un véritable centre culturel).

Narindra, 17 ans, est étudiante au lycée Jean Joseph Rabearivelo : « La bibliothèque est un outil très précieux pour aider les enfants à s’épanouir parce que ce qu’on nous donne à l’école n’est pas suffisant. C’est un grand avantage pour nous d’avoir la bibliothèque dans notre quartier. Avant, on devait aller à la bibliothèque municipale. Ici, on est beaucoup plus tranquille pour lire. J’apprends beaucoup de choses sur l’histoire de Madagascar... »

Solo, elle, recopie le dictionnaire anglais-malgache ! : « J’ai besoin de connaître ces mots anglais, car notre pays donne de plus en plus d’importance à tout ce qui vient d’Amérique, mais je n’ai pas d’argent pour acheter un dictionnaire. En plus, en écrivant, je retiens mieux les mots. »

M. Rakotoarison, 66 ans, est un fidèle de la bibliothèque : « Je suis vieux maintenant, mais je désire toujours approfondir mes connaissances. Je viens deux ou trois fois par semaine pour regarder les livres. Ce qui est très bien, c’est le respect qu’il y a dans cette bibliothèque. C’est très calme, on est dans une bonne ambiance de recherche. »

M. Ralaivo, 35 ans, est étudiant en Droit : « J’aimerais qu’il y ait davantage de livres sur le droit, le marketing, ça me chagrine un peu de ne pas tout trouver mais c’est parce que j’aime ce lieu et je souhaite qu’il soit parfait. Je viens souvent parce que ça me permet aussi de rencontrer d’autres personnes qui aiment les livres et d’en faire des amis. Je préfère être ici que n’importe où dans le quartier, où on est confronté à des problèmes d’alcool. Ici, c’est calme et beau... »

Tout le quartier progresse...

Mme Safidy est maman de cinq enfants : « Cette bibliothèque est importante pour moi, ma famille, les voisins, pour tout le monde. C’est un moyen d’élargir ses connaissances. Entre voisins, on se recommande les livres que l’on a aimés et ça nous aide à parler de nos enfants, de notre vie. Dans notre quartier, on ne lit pas seulement les écrits mais on s’intéresse aussi aux illustrations. Cela fait onze ans qu’il y a des bibliothèques de rue et c’est bien que ça continue, en plein air, même si la bibliothèque est ouverte. Le livre élargit l’esprit des enfants ainsi que des adultes. La relation avec les livres encourage les enfants à apprendre, à comprendre. Le livre devient un ami, pas quelque chose qui fait peur. J’espère qu’il y aura bientôt une école primaire publique dans le quartier. Parce que bibliothèque et école sont deux choses qui se complètent. »

Mme Vololona résume bien ce que permettent les livres : « Cela fait longtemps que le livre est entré dans notre quartier et dans notre vie. Pour nous, la présence des livres, c’est la culture. Les livres, la culture et le recul de la misère sont imbriqués car le livre apporte l’ouverture de l’esprit. Nous avons tout de suite fait partie des lecteurs lorsque ATD Quart Monde a commencé le colportage des livres dans le quartier. Les livres font vibrer mon cœur et mon imagination. Le livre, je le vis intensément. Je vois dans ma tête tous les personnages concernés par l’histoire. Moi, je ne sais pas lire, mais mon mari et ma fille me lisent et me racontent. »

Daniel, animateur de bibliothèque de rue, aime les livres, pour lui-même et pour les enfants dont il se sent responsable. Un jour, des enfants lui ont dit : « Nous voulons apprendre pour sortir nos parents de la pauvreté. » Commentaire de Daniel : « Cette phrase est très importante pour moi parce que la plus belle chose dont on puisse hériter, c’est le savoir. L’argent et les autres richesses se perdent, pas le savoir. Celui qui a la chance d’apprendre peut sortir de la pauvreté parce qu’il peut trouver un bon travail. Dans les entreprises, il y a beaucoup de nouveaux matériels, (machines, ordinateurs), qu’il faut savoir maîtriser si on veut travailler. Les livres peuvent nous aider, pour ça aussi. Mon esprit, mon cœur et ma voix sont unis avec les enfants qui ont dit cette phrase. »

Mme Jeannette, autre maman du quartier, s’intéresse beaucoup à la nature. Déjà mère de famille, elle souhaite travailler dans les Eaux et Forêts : « La bibliothèque m’aide beaucoup dans mes études. Je viens souvent ici consulter des encyclopédies, et je m’intéresse aussi à d’autres sujets que je découvre par hasard. C’est vraiment une ouverture sur beaucoup de choses. Ici, je suis beaucoup plus tranquille qu’à la maison pour étudier. Mais j’apprécie aussi de pouvoir emporter des livres à la maison, ce qui n’est pas possible dans beaucoup de bibliothèques... Tout le quartier progresse grâce à cette bibliothèque. Il y a un autre état d’esprit. Tout le monde s’encourage dans la connaissance. Je suis responsable d’une église et je pousse tout le monde à venir à cette bibliothèque, parce que tout le monde y est bien reçu. Il n’y a pas de discrimination. La bibliothèque, c’est une arme contre l’exclusion. Ce serait bien qu’il y ait maintenant des projections de films documentaires, de connaissances générales... »

Rivo, 20 ans, vient quatre fois par semaine : « Cela m’aide dans les études, j’en profite beaucoup. A Madagascar le gros problème c’est l’alphabétisation, la plupart des enfants n’ont pas la chance d’avoir accès à des livres, d’aller à l’école, ils ont peu de connaissances sur le savoir-faire, sur la vie. Il faudrait qu’il y ait plus de bibliothèques, au moins une dans chaque quartier pour donner la chance à tous les enfants. J’aime beaucoup la documentation anglaise, les découvertes, je lis aussi beaucoup de livres d’ATD Quart Monde sur la lutte contre la misère, je cherche la solution. Je ne trouve pas toujours les livres que je voudrais, par exemple, il manque beaucoup de livres en anglais ; je crois qu’il faut trouver des sponsors, pas pour l’argent mais pour que l’on ait plus de livres. Quand je viens à la bibliothèque, j’apprends toujours quelque chose. »

La bibliothèque crée des liens

Les deux mamans d’Antohomadinika choisies et formées pour être les deux bibliothécaires, ne sont pas les moins enthousiastes quand on parle de « leur » bibliothèque.

Hanitra, 24 ans, mariée et mère de trois enfants, a redécouvert le goût d’apprendre et de partager ses connaissances : « Bibliothécaire, c’est mon premier emploi. Je suis très contente de cette fonction. J’aime de plus en plus les livres. Le fait de travailler ici m’a redonné le goût d’apprendre l’anglais, le français, l’espagnol... Tout ce que j’apprends ici, je le partage avec mes enfants en rentrant chez moi. Eux aussi aiment les livres.

Ce travail m’aide à créer des relations avec les autres, je me suis fait beaucoup d’amies et je continue à agrandir mes connaissances générales. C’est un lieu de rencontre et d’éducation pour tous. Avec cette bibliothèque, les habitants du quartier peuvent lire, se distraire, élargir leur esprit, progresser dans la connaissance. On stocke les livres, on les classe et on les rend disponibles pour ceux qui s’en croyaient exclus. La bibliothèque a changé la physionomie du quartier. Ce sont surtout les jeunes de 15 à 25 ans qui viennent. Mais il y a aussi des personnes plus âgées, d’Antohomadinika et des quartiers voisins. La bibliothèque nous a permis de créer des liens entre les jeunes et d’autres lecteurs. Les gens se ferment moins sur eux-mêmes. Il y a plus de dialogue... »

Mammy, 27 ans, mariée et mère d’une petite fille de six ans : « J’aime beaucoup ce travail, je suis très à l’aise. C’est un lieu d’éducation, un lieu de travail, un lieu où l’on fait beaucoup de rencontres. Avant je travaillais comme machiniste dans une usine de textile. C’était très dur, je ne pouvais pas consacrer beaucoup de temps à ma famille, maintenant j’ai plus de temps pour moi et pour ma famille. J’apprends aussi beaucoup de choses, le français grâce aux livres et aux dictionnaires, la cuisine, l’élevage, le travail manuel, et comment avoir une bonne relation avec les autres. Le week-end, je prends des livres pour emmener à la maison pour que ma fille apprenne aussi. »

Il arrive encore que Nirina n’ait pas toute la nourriture nécessaire à sa croissance.

Mais quand elle a faim dans sa tête, elle peut se rassasier à la bibliothèque.


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  • Dans un quartier pauvre d’Antananarivo : "la bibliothèque, là où l’on puise le bien..."
    27 juillet 2006, par Ruiz-garcia Michaël
    Bonjour je suis un enfant de la cité à Noisy le Grand ou plutôt j’étais un enfant j’ai aujourd’hui 22 ans et j’aimerais réellement etre mis en relation avec M.philiponeau car c’est un homme qui m’a beaucoup apporté.si vous pouviez me donner une adresse où lui écrire ou une adreese e-mail je vous en serais eternellement reconnaissant.MERCI. RUIZ-GARCIA MICHAEL