Jacques FIERENS

Jean B. et Vincent Van Gogh
Article extrait du n°191 « Ouvrir l’horizon », août 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Docteur en droit, licencié en philosophie, l’auteur est avocat au barreau de Bruxelles et professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur (FUNDP) et à l’université de Liège. Il dirige le centre Droits fondamentaux et lien social de la faculté de droit des FUNDP. Marié, père de trois enfants, Jacques Fierens est engagé dans le Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977. Il est l’un des coauteurs du mémoire sur la citoyenneté publié dans Le croisement des savoirs (Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’université pensent ensemble, éd. Quart Monde/éd.de l’Atelier, 1999, 2è édition).

Jugé fou et violent, un homme pauvre a été renvoyé de l’Académie des Beaux-Arts à Bruxelles. Son recours en annulation a été rejeté par le Conseil d’Etat, en 1995, sans aucune plaidoirie. L’auteur a choisi de défendre cette cause lors du concours international de plaidoiries au mémorial de Caen, organisé par le barreau de Caen en janvier 1996.

Je n’étais pas le conseil de Jean B. Si cela avait été le cas, et si la procédure avait été différente, j’aurais risqué cette plaidoirie, en me souvenant d’une soirée déjà bien lointaine. Je rendais visite à une famille du Quart Monde. Sur une table, il n’y avait qu’une casserole de pommes de terre.

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Le premier s’appelle Jean. Il peint et il est connu. Il fréquente la Maison des savoirs de Bruxelles, fondée par le Mouvement ATD Quart Monde, où se retrouvent ceux qui aiment se dire à travers la création artistique. Jean parle fort, et beaucoup. Il a « un lourd passé psychiatrique », comme on dit. Il a souvent raconté que sa mère était considérée comme folle, qu’il était le fils de la folle, qu’il est né par erreur (Jean raconte dans la revue Droit en Quart Monde d’octobre 1993 son histoire et ses démêlés avec les juridictions qui l’ont plusieurs fois interné). Il était inscrit en troisième année de peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Il en a été renvoyé le 21 juin 1994. C’est cette décision qui est aujourd’hui attaquée devant le Conseil d’Etat.

Le rapport du professeur de dessin indique :

« Jean B., issu d’un milieu défavorisé, est hanté par les problèmes du quart monde, mais confondant toutes les situations sociales, il développe un véritable complexe de persécution. Par son faible niveau intellectuel et son étroitesse d’esprit, il ne trouve pas sa place au sein d’une Académie des Beaux-Arts où par essence la tolérance, l’humanisme et l’intérêt porté aux différentes cultures et civilisations sont des valeurs fondamentales. Jean B. devrait être dirigé vers une institution à caractère social ou vers des ateliers protégés ».

La décision de renvoi mentionne :

« Jean B, élève adulte (« adulte » est souligné) des ateliers de peinture et de dessin est un individu particulièrement agressif. Incapable à plusieurs reprises de maîtriser sa violence, tant dans ses propos que dans ses actes, il constitue une menace pour ses condisciples et pour le personnel de l’établissement ».

L’autre homme dont je vous parle peignait, lui aussi : il s’appelait Vincent. C’est ainsi qu’il signait ses œuvres, quand il les signait, ce qui était plutôt rare. Mais il détestait son nom. Son nom patronyme d’abord, si encombrant en France où il a vécu, qui prête aux jeux de mots faciles et grossiers : Van Gogh. Il n’aimait pas non plus son prénom, qui n’était pas vraiment le sien, mais celui d’un frère mort-né un an avant sa naissance. Il pensait comme Jean qu’il était né par erreur mais lui, en guise de remplacement. A l’époque où il peignait, il était inconnu. Il a laissé 879 tableaux, qui comptent aujourd’hui parmi les plus chers du monde. De son vivant, il n’en a vendu qu’un seul.

Sophie m’a justement dit avec fierté l’autre jour que Jean a vendu un tableau. Sophie est la compagne de Jean. La vie les avait oubliés tous deux dans le caniveau. C’est ce qu’on appelle une rencontre. Sophie est réputée handicapée mentale à 100%. Elle fréquentait aussi l’Académie. L’assurance de l’institution avait émis des objections et il n’a pas été facile de la faire inscrire. C’est Jean qui a multiplié les démarches et il a réussi à prouver qu’elle existe, elle aussi. Un jour, Vincent lui-même avait écrit à son frère Théo, à propos de sa compagne éphémère : « Je ne demande qu’une chose, c’est qu’on me laisse aimer et soigner, aussi bien que ma pauvreté me le permet, ma pauvre femme débile, sans intervenir en vue de nous séparer, de nous contrarier ou de nous affliger » (lettre non datée de mai 1892, dans V. Van Gogh, Lettres à son frère Théo, tr. Fr. Louis Roëdlandt, introduction et notes par Pascal Bonafoux, Gallimard, 1988).

Jean sait bien pourquoi Vincent est mort un après-midi d’été. Ils sont du même voyage : ils cherchent la lumière, ils veulent la recueillir et la montrer. Regarder le soleil en face peut rendre fou mais le risque est à prendre. Vincent a cherché la clarté d’abord parmi les hommes, chez les paysans, puis chez les ouvriers du Borinage, près de Mons, parmi lesquels il a vécu la misère. Toute sa vie, il a dû choisir entre acheter du pain ou des toiles et des couleurs. Voyez ce qu’il dessine : cette paire de bottines couleur de tourbe et de suie, qui ne dit pas autre chose que l’absence de clarté et la dureté de la terre. Voyez ces Mangeurs de pommes de terre : une table entourée de visages marqués par quatorze heures de travail quotidien. Dans la lueur d’une lampe à pétrole, aussi dérisoire que celle des mineurs dans les plis de la terre, fume un plat de nourriture. Ici, la lumière n’éclaire que le besoin de survie, l’obsession de pommes de terre.

Vincent ne trouve pas la lumière parmi les hommes et les femmes du Borinage. En janvier 1886, il fréquente l’Académie de Bruxelles, dont il ne se fait pas renvoyer.

Il loge Boulevard du Midi. C’est presque Boulevard du soleil. C’est à cinq cents mètres de la chambre que Jean occupe aujourd’hui. Puis il part à la recherche du soleil qui est dans le ciel, celui qui fait mal, avec lequel on n’accepte aucune compromission. Il décide de gagner la Provence, pour créer l’ « atelier du Midi ». Entendez un atelier de lumière : parce qu’il est seul, il invite Gauguin. Il n’en peut plus d’avoir peint ou dessiné en vain plus de trente autoportraits, à la recherche de la lumière de son propre visage. Seul quelqu’un d’autre vous donne un visage. Gauguin vient, mais ils se disputent, et Vincent se tranche l’oreille. Il se mutile le visage. Il demande lui-même d’être interné dans un asile psychiatrique. Il vivra plusieurs années encore en Ile-de-France. Contrairement à une idée répandue, on peut vivre longtemps tout seul, et c’est même cela qui est dégueulasse. Il se tire une balle dans le ventre dans un champ d’Auvers-sur-Oise dont il avait essayé de dire la lumière incertaine et changeante. Deux jours plus tard il est mort, comme on dit chez ceux qui ne doutent de rien.

Aujourd’hui, on n’a pas plus qu’avant le droit de chercher le soleil quand on est fou et pauvre. Rien de nouveau sous le soleil. Excusez-moi, ce n’est pas le cas de le dire. Rien de nouveau dans l’absence de clarté, dans la recherche de la lumière. Car c’est vrai à la fin, que demande-t-il encore, Jean ? Il a son minimex, son revenu minimum garanti (RMI). Il a une chambre qu’il peut baptiser atelier si cela lui chante. Que veut-il de plus ? Peindre ? Et peut-être des vacances au club Med ?

Vincent, ou plutôt Jean, répond en criant trop fort comme d’habitude : « Comme vous manquez d’ambition pour les droits de l’homme. Vous rivez votre regard sur les pieds des gens, vous ne voyez jamais plus haut que leurs bottines crasseuses, parce que vous avez peur, vous, de regarder le soleil. Vous ne pensez qu’aux pommes de terre mais jamais à la clarté que fait trembler la fumée ».

Qui parle de droits culturels ? La Déclaration universelle, par exemple. Et Jean. Et Vincent. Bien sûr, il y a les droits civils et les gens torturés, emprisonnés pour n’importe quoi et n’importe comment. Bien sûr, il y a les droits politiques et les démocraties découpées à coups de machettes. On concède en plus quelques droits économiques et sociaux, car les injustices du monde sont choquantes, mais les droits culturels restent les grands oubliés des droits de l’homme. La culture ? Mais n’est-ce pas se rendre au théâtre ou au concert quand on a bien dîné ? Ne laissons pas l’utilitarisme tout gangrener, même les droits fondamentaux. La culture, surtout pour les pauvres, c’est bien plus qu’apprendre à lire et à écrire pour « savoir de débrouiller », lire les petites annonces et trouver un emploi. Lire, comme peindre, c’est parler et écouter. C’est le droit à la parole et le droit à un visage. Ecouter quelqu’un d’autre, peut-être mort, peut-être très éloigné, pour partager ce qu’on a de plus commun : son humanité. Pour dire qui on est, qui est l’autre, ce qu’est le monde, et Dieu, s’il existe.

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Le professeur de dessin disait de Jean qu’il faut le diriger vers « une institution à caractère social » ou « un atelier protégé », ce qui veut dire en Belgique une institution pour handicapés. Serait-ce un aveu ? L’Académie est une institution asociale, sans doute ? Et tant mieux si l’atelier de l’Académie ne protège de rien, ni de la lumière, ni de la folie. Mais cessez de vouloir protéger de tout. Mentalité de crème solaire ou de préservatif. Les droits de l’homme sont un risque.

L’Académie reproche à Jean son agressivité alors que la violence est toujours une absence de mots, une absence de parole, une absence de peinture. Où pourrait-il être mieux qu’à l’Académie ? Vincent était violent lui aussi. Sans cette violence, il n’aurait jamais peint Les tournesols ou Les iris. On ne raconte pas l’histoire de Vincent en évoquant seulement les disputes et les chaudes-pisses. Pourquoi alors celle de Jean ?

On dit encore à Jean qu’il ne respecte pas les règles, qu’il existe des lois. Tiens, une autre lettre de Vincent commence de la même manière : « Il existe des lois de proportion, de l’éclairage, des ombres et de la perspective qu’il faut connaître pour être capable de dessiner un sujet ; si cette science vous fait défaut, vous risquez de mener éternellement une lutte stérile et vous ne parvenez jamais à enfanter » (138 N, 1er novembre 1880). Vous dites que ce ne sont pas les mêmes lois, mais vous vous trompez. Vous ne voyez dans les droits de l’homme que des règles techniques, et vous oubliez que l’art, c’est aller au-delà des règles, enfanter l’homme des droits de l’homme. D’ailleurs Vincent disait aussi qu’ « il voudrait mieux travailler dans la chair même que dans la couleur ou le plâtre, dans ce sens qu’il voudrait mieux fabriquer des enfants que de fabriquer des tableaux » (476 F, avril 1888). L’Académie n’y connaît-elle rien en peinture ? Oublier les droits culturels, comme oublier d’autres droits de l’homme, c’est peindre en niant les couleurs. Seul leur assortiment permet d’enfanter l’homme. Regardez de près comment Vincent s’y prend, lui qui disait encore : « Je préfère peindre des yeux humains plutôt que des cathédrales » (441 N, 19 novembre 1885). Il juxtapose des traits de couleurs multiples, dont certaines vous étonnent, car vous ne saviez pas qu’elles se trouvent dans un regard.

Isoler certains droits fondamentaux, ou en oublier, c’est peindre un tableau tout rouge, ou tout bleu, ou tout noir, mais enfin chaque fois c’est ne plus rien dessiner du tout, en tout cas pas des yeux d’homme.

La lumière blanche elle-même, celle du soleil, n’est qu’un assortiment de couleurs. Vos enfants apprennent l’arc-en-ciel à l’école, puis ils l’oublient. Ce sont surtout ceux à qui la vie en fait voir de toutes les couleurs, comme Vincent, comme Jean, qui savent ce qu’il y a dans les yeux d’homme.

Dans les droits de l’homme, il y a une culture. A défaut, il n’y aura jamais de culture de droits de l’homme, qui nous manque bien plus que des règles techniques ou des magistrats et des tribunaux. Il est vrai qu’une culture prend du temps. Il faut semer, il faut arroser, il faut récolter, et la grêle et l’orage peuvent tout détruire tout à coup, et il faut recommencer, après les guerres, les massacres et les humiliations.

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Vous dites que Jean est fou, mais ce qui est fou, c’est la ressemblance avec Vincent : l’envie de peindre, la vie pauvre que l’on essaie de partager avec d’autres pauvres, le passage à l’Académie, la tentative de faire accepter sa femme, l’asile psychiatrique.

Vous dites de Vincent que c’est un génie, alors qu’il est pauvre et peut-être fou. Vous dites de Jean qu’il est fou, alors qu’il est pauvre et peut-être génial. Oh, après tout, rien ne dit que Jean soit génial. Je ne plaide pas que c’est Van Gogh qu’on assassine. Osera-t-on exiger le génie comme condition d’application des droits de l’homme ?

Si vous confirmez la décision de renvoi de l’Académie, il ne se suicidera pas. Il a son RMI. Il a ses pommes de terre. Vous lui aurez seulement mutilé le visage.

Jean m’a dit qu’il est réinscrit à l’Académie. A l’Académie de musique.

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