Marisol DECAZES NODE-LANGLOIS

Le défi de Magda : rester ?
Article extrait du n°191 « Ouvrir l’horizon », août 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Alliée d’ATD Quart Monde avec son mari depuis quinze ans, Marisol Decazes Nodé-Langlois va à la rencontre des familles vivant dans les bidonvilles à la périphérie de Paris.

Sans cesse chassées de leurs fragiles refuges, quel arc-en-ciel les familles peuvent-elles voir poindre à l’horizon ?

22 mai 2004 en banlieue parisienne. Contre toute attente, la famille de Telca était là, sur un bidonville proche de celui dont elle avait étéchassée, avec d’autres, deux jours auparavant.

Nous pensions seulement passer prendre des nouvelles et voilà que notre équipe de bibliothèque de rue ouvrait les bras pour accueillir Magda, Manu et leur Maman tenant dans les bras le jeune Moïse.

Les effusions passées, nous décidons de poser nos livres et nos couleurs pour fêter ces retrouvailles. Magda, 11 ans, est venue vers moi. Qu’elle vienne ainsi était inhabituel. Sa mère ayant choisi de ne pas emmener d’enfants sur le lieu où elle va « faire monnaie », elle reste souvent auprès des deux plus petits alors que « les livres » accueillent chaque semaine les autres enfants. Donc, elle vient tranquillement vers moi. Je me tenais à l’écart, momentanément gênée par une paire de béquilles. J’ai le temps d’imaginer que peut-être l’état de la jambe de Telca s’est aggravé et que sa fille aînée veut passer le message ou alors que Magda souhaite évoquer l’école - son rêve - partagé, parfois, avec des mots. Elle parle avec ses yeux au fond desquels il nous faut patiemment apprendre à lire.

Voilà, elle se hausse vers mon oreille et elle dit juste ce mot : « Rester ». A dire vrai, son regard complète le message oral et cela donne plutôt : Rester ? Avec un point d’interrogation accolé au dit mot. Prise de court, je lui demande si elle veut dire que sa famille va rester ici. Elle secoue la tête négativement.

Je suis à l’évidence hors sujet mais elle répond néanmoins à ma question par un haussement d’épaules assorti d’un « Sais pas » puis elle enchaîne : « Rester là, toi, Emmanuelle, Isabelle » et d’un geste large comme pour bien nous inclure tous, elle désigne le reste de l’équipe.

Je m’entends répondre que oui, Magda, nous allons rester, la bibliothèque continuera à venir tous les mercredis. Les sourires de Magda sont rares. Elle était déjà avec les livres que j’avais à peine réalisé qu’elle nous avait fait cadeau de l’un d’eux.

Rester. A vrai dire nous avions prévu de rejoindre un autre lieu d’exclusion après l’anéantissement de la rue du Bailly à Saint-Denis que venaient de connaître Magda et les siens. Magda en aura, sans le savoir, décidé autrement, du moins pour l’immédiat, et son emploi du verbe rester nous conduit à le lier à son contraire : partir.

Partir c’est le vécu répété des familles que nous apprenons à connaître. C’est aussi un peu le nôtre depuis ce mois d’octobre 2002 et l’entrée de la première bibliothèque de rue dans le bidonville de la Voie des Roses à Choisy-le-Roi avant qu’une seconde équipe ne rejoigne celui de la rue de l’Industrie à Saint-Denis.

A ce jour et en dix-huit mois, la famille de Lydia, expulsée de la Voie des Roses a connu un foyer d’urgence, puis la rue dans une voiture et actuellement un hôtel meublé (à six dans une même chambre), à titre provisoire.

A ce jour et en moins d’un an, la famille de Doïna, expulsée de la rue de l’Industrie, a vécu dans un sinistre bunker avant de rejoindre la rue du Bailly.

A ce jour et en moins de neuf mois, la famille de Dorina aura connu un bidonville à La Courneuve, un autre sur la même commune, limite Le Bourget et un troisième aujourd’hui à Aubervilliers, limite la Courneuve.

A ce jour et en moins d’un an, la famille d’Elena, expulsée, elle aussi, de la rue de l’Industrie, a connu le bidonville d’une carrière de marbre désaffectée avant celui du Landy à Saint-Denis.

Bousculés que nous sommes à chaque fois par ces familles à qui l’on dit : « Partir » sans faire aucune proposition de lieu où aller, peut-être retrouverons-nous courage dans le défi que lance Magda : Rester ? Avec le point d’interrogation.

___ Monsieur Jean et son bulldozer

Ce lundi, Monsieur Jean participe avec des collègues à l’anéantissement d’un bidonville de la banlieue parisienne.

Son patron a dit de faire vite pour que l’on puisse clôturer rapidement de peur que les familles ne reviennent.

Les familles, pour nous, seront représentées par celle de Telca, maman seule avec trois enfants : Magda, onze ans, Manu trois ans et Moïse encore dans les bras.

Telca c’est le wagon rouge, au fond du terrain à droite.

C’était.

Parce que maintenant le wagon est retourné de côté pour qu’il soit impossible d’y rentrer. Monsieur Jean dit que les familles qui n’étaient pas encore parties voulaient récupérer leurs affaires mais que les bulldozers avaient fait vite parce qu’on leur avait dit de faire vite. Il pense que « la sécurité aurait pu aider mieux les personnes - ils avaient peur de les écraser - et que déjà, c’est dur qu’elles ne puissent pas prendre leurs affaires »

Maintenant les familles sont représentées par des petits tas de gravats ou par des wagons couchés sur le flanc... Nous sommes saisis d’indignation.

Et nous ne sommes pas les seuls.

Monsieur Jean justement.

Quand son bull a défoncé le lieu de vie d’une famille, il dit qu’il a vu un cartable, une étagère qui s’est effondrée sous le choc libérant une boîte de lait de bébé.

Il ajoute : « Heureusement qu’on fait pas çà tous les jours ».


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