Christine SAILLARD

Les parfums de la vie
Article extrait du n°191 « Ouvrir l’horizon », août 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Christine Saillard, médiatrice culturelle, a rédigé cet article pour l’équipe du musée international de la parfumerie de Grasse.

Quand les parfums entrent dans une prison, chacun sent autrement sa vie, autrui et le monde...

Lieux de conservation et d’ouverture, ouverture sur autrui et sur soi, les musées font la jonction entre une histoire passée et une histoire qui reste à écrire. Ils sont donc à comprendre comme des lieux de socialisation, favorisant les relations entre les êtres humains.

C’est avec cet objectif que le musée international de la parfumerie de Grasse accueille de nombreux publics dans le cadre de visites et d’ateliers et va vers ceux qui ne peuvent se déplacer pour des raisons culturelles et (ou) d’immobilisation.

Ainsi une médiatrice culturelle anime régulièrement des ateliers dans le quartier des mineurs de la prison. Comme à tout visiteur du musée, nous leur offrons des liens entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui, en interrogeant le sens et en stimulant les sens. La culture ne s’exprime pas seulement dans les différences de croyances ou de modes de vie du groupe mais aussi au niveau de l’individu, dans ses façons de penser, de sentir, d’établir la communication et c’est ce qui se joue au quotidien dans ces ateliers.

Les odeurs libèrent la parole

Pendant les vacances scolaires, en partant de supports sensibles (des mouillettes imprégnées de divers parfums), l’intervenante ouvre les portes du sens latent. Les odeurs provoquent un choc sensible, émotionnel, déclenchent une avalanche d’impressions qu’il faut écouter, organiser, approfondir. Confronter les détenus aux odeurs passées, aux modes de fonctionnement olfactifs d’autres civilisations, interroge leur identité socioculturelle. Cette rencontre avec les différents univers parfumés permet de toucher à l’identité de chacun et de regarder « sentir » l’autre autrement.

Ainsi l’un d’eux a expliqué aux autres comment, chez lui, la peau d’orange est conservée pour être brûlée. S’ensuivit une discussion entre nous sur la façon de diffuser du parfum, de parler de la découverte de la résine, son utilisation quotidienne chez certains peuples par la fumigation. Bientôt les questions fusent et à partir du mot parfum et de son origine latine (per fumum - au travers de la fumée), nous voilà embarqués dans l’utilisation des mots et de leur origine. L’histoire des langues et surtout du français permet de nous rendre compte que cette langue est le fruit d’une histoire et d’apports multiples. Ainsi s’engage un jeu de devinettes sur différents mots en lien avec les odeurs, le parfum, comme alambic ou jasmin, d’origine arabe, bergamote, d’origine turque.

Nous essayons également de constituer avec chacun une sorte de carte d’identité olfactive, à partir du cadre dans lequel ils sont et dans celui où ils aimeraient être. Nous constituons un livret, un « car nez » de bord rassemblant leurs impressions, leurs mots, leurs souvenirs. « Je n’aurais pas pensé que les autres me sentaient comme ça », nous dira Rachid.

Les odeurs libèrent les émotions

Pour eux, il s’agit donc d’une découverte inédite du rôle de l’odorat dans leur vie quotidienne, dans leur mémoire. Les odeurs semblent leur rappeler, raviver des sentiments et des souvenirs de plus en plus vifs. De jour en jour, elles libèrent des émotions enfouies. Une odeur en particulier - celle du clou de girofle - a provoqué une réaction assez violente chez trois d’entre eux. D’après leurs descriptions, elle leur rappelait apparemment une sorte de henné utilisé par les femmes. Cette odeur les a poussés à se lever subitement et à frapper la table joyeusement, comme si les mots pour en parler n’étaient pas suffisants.

Plusieurs d’entre eux, d’origine tunisienne, racontent aux autres l’usage du kenoun, brûle-parfum couramment utilisé dans leurs familles, l’un d’eux s’étendant plus longuement sur l’usage qui en avait été fait durant les funérailles d’un membre de la famille.

Le jasmin, pour un autre, c’est l’odeur du bled.

Pour un autre garçon, l’accumulation des mouillettes dans sa cellule lui rappelle un jardin visité dans le Nord avec l’école. Après discussion, nous trouvons ensemble qu’il s’agit du jardin du peintre Claude Monet à Giverny, ce qui l’amène donc à conclure fièrement que sa cellule « ressemble au jardin de Monet ».

Histoire du parfum, histoire humaine

Très naturellement, les parfums nous entraînent dans les civilisations d’Egypte ancienne et arabe. Cela permet d’installer ces jeunes dans une durée alors qu’ils vivent pour la plupart dans l’instant, voire le virtuel. Il s’ensuit souvent et parallèlement une approche géographique puisqu’il faut placer ces mêmes civilisations et les civilisations contemporaines dans une aire géographique.

Nous découvrons ainsi les rituels religieux, qu’il y avait bien des hommes sur terre il y a quatre mille ans et qu’ils étaient organisés en société. Pour terminer, je leur fais sentir un parfum disparu, une reconstitution d’un parfum du premier siècle avant Jésus-Christ. Ils en retrouvent très bien les composants et s’intéressent à son histoire.

Ainsi, dans ce monde clos qu’est la prison, ils ont pu découvrir que ce qu’ils apportaient avaient un sens, ils ont expérimenté que les mots sont porteurs de sens, que les odeurs en ont permis l’émergence en stimulant leur envie de communiquer, leur envie de savoir, que l’histoire liée au parfum ouvrait sur l’histoire humaine.


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