Karen STORNELLI

Ali
Article extrait du dossier n°189 « La rue n’a pas d’enfants ! » février 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : De nationalité américaine, Karen Stornelli est volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. Après plusieurs années d’engagement dans son pays, elle a rejoint depuis deux ans le Burkina Faso.

Ali a vécu autant d’années dans la rue que dans sa famille. Qui aurait pensé qu’il allait pouvoir mener jusqu’au bout un projet rêvé pour celle-ci, en économisant petit à petit l’argent nécessaire à l’achat d’un terrain et à la construction d’une maison ? La confiance qui a permis cette réussite a commencé à germer en 1989, au moment où des volontaires d’ATD Quart Monde ont rencontré Ali dans les rues de Ouagadougou (une version de cette histoire d’Ali a été publiée dans le rapport 2002 d’ATD Quart Monde / Burkina Faso).

Nous l’avions repéré en ville mais nous le connaissions à peine, jusqu’au jour où il arriva, blessé, à la Cour aux cent métiers, où nous l’avons soigné. Peu après, son père est venu nous parler de ses soucis pour son fils, aîné de plusieurs enfants, qui refusait de continuer l’école. Après ce premier contact, nous avons rendu visite à sa famille, qui habite à Ouagadougou.

Malgré l’intérêt que lui portait son père, Ali a vécu plusieurs années dans la rue. A maintes reprises, il est venu nous voir à cause de blessures importantes ; il participait souvent aux activités de la Cour aux cent métiers, notamment à l’atelier jouets dont la production contribuait aux efforts du pays pour équiper les garderies populaires. Ali voyait bien que d’autres enfants quittaient la rue pour retourner vivre en famille mais lui, il était de ceux qui « duraient dans la rue ».

Son comportement en ville creusait une distance de plus en plus grande avec sa famille et il nous dit un jour qu’il n’oserait plus rentrer chez lui. Pourtant en 1997, après huit ans dans la rue, lors d’une semaine d’atelier, il économisa un peu d’argent et nous parla de son désir de rentrer à la maison. Mais le lendemain il n’était pas au rendez-vous fixé pour son retour. Il faudra attendre encore cinq mois avant qu’il revienne dans sa famille où il fut bien accueilli.

Durant l’année suivante, nos visites régulières à la famille ont continué. Nous y retrouvions parfois Ali, mais nous le croisions encore souvent dans la rue, qu’il n’arrivait pas à quitter complètement. Un jour, il eut l’opportunité de prendre la parole publiquement, dans le cadre de la Journée mondiale du refus de la misère. Il s’y était préparé avec d’autres enfants vivant dans les rues pour pouvoir parler en leur nom. Il y fit référence aux droits de l’homme.

Ecartelé entre la famille et la rue.

Bien que son fils soit toujours écartelé entre la famille et la rue, le père d’Ali se préoccupait de son avenir et commença à en parler avec nous. Il envisageait de mettre Ali en apprentissage chez un menuisier. A chacune de nos visites, il nous redisait son attachement pour son enfant mais les mois passaient et il ne contactait toujours pas son ami menuisier. Quand, au bout d’un an, il constata que son fils était plus régulièrement présent dans sa famille, aidant sa mère dans ses activités, il fut alors rassuré et estima qu’Ali voulait maintenant véritablement construire son avenir dans sa famille. Il parla alors à son ami menuisier.

Mais peu après, il mourut. La vie de la famille fut bouleversée. Ali se sentit responsable vis-à-vis de sa mère et de ses petits frères et sœurs. Un de ses oncles l’emmena chez le menuisier ami. Mais, là, ils apprirent son récent décès.

Ali se trouvait maintenant livré à lui-même, privé des conseils de son père et sans projet. Aussi retourna-t-il dans la rue. Pendant plusieurs mois, il fit même de la prison, ce qui permit au service d’action sociale de prendre contact avec sa famille. A sa sortie, Ali est revenu à la maison. A cette époque, sa mère nous expliqua qu’elle ne pourrait pas rester dans son logement car le propriétaire lui demandait de partir. Elle cherchait donc un terrain pour se loger.

Un projet pour la famille.

En 2000, Ali eut la chance de pouvoir effectuer un stage avec Médecins Sans Frontières (MSF) comme aide secouriste. L’argent qu’il y gagna lui permit de penser qu’il pourrait obtenir ce terrain recherché par sa mère. Nous avons alors réfléchi avec lui à la manière de le soutenir dans son projet.

Pourtant, quand son stage avec MSF fut achevé, il quitta de nouveau sa famille et retourna dans les rues de la ville. Grâce à lui, sa mère avait quand même pu acheter un terrain mais elle n’avait pas encore les moyens de construire. Or, l’expulsion devenait de plus en plus imminente. Ali voulait que sa famille puisse disposer d’une maison. Nous avons parlé avec les représentants de l’action sociale pour qu’ils contribuent au projet. De son côté, la mère d’Ali économisa pendant des mois, mais elle dut faire face à d’autres obligations et fut obligée de tout dépenser. Le projet ne fut pourtant pas abandonné et elle recommença à économiser petit à petit. Ali, quant à lui, est venu plusieurs fois à la Cour aux cent métiers pour déposer de petites sommes. Cet argent ainsi récolté aida à payer une partie des matériaux de construction.

Cependant, alors que nous approchions du but, la mère d’Ali hésita soudain, craignant que ce projet ne divise la famille. Son fils avait vécu loin d’elle pendant si longtemps ! Comment savoir si, aujourd’hui, elle pouvait lui faire totalement confiance ? Il faudra encore du temps, des visites et tout un dialogue avant qu’elle soit convaincue des bonnes intentions de son fils.

Finalement le projet s’est réalisé. Ali et son jeune frère ont travaillé de leurs mains sur ce chantier durant deux semaines. Certains amis qu’Ali avait connus en ville sont venus manifester leur solidarité en travaillant avec lui. Un ami maçon accepta d’encadrer les jeunes pour que ce chantier leur ouvre une occasion d’apprendre et de montrer de quoi ils étaient capables. Certains habitants du quartier ont aussi donné un coup de main. Une représentante de l’action sociale qui soutenait beaucoup la famille est venue encourager Ali et ceux qui travaillaient avec lui. Pour sa part, le Mouvement ATD Quart Monde contribua à un achat de matériel et deux de ses volontaires participèrent à la construction de la maison.

Ce chantier de solidarité s’est réalisé en juin et juillet 2002. Ali s’y est senti à la fois responsable et soutenu. Cela lui a permis de parler de ses projets : avoir une charrette et un âne ou une table pour vendre des cigarettes.

Même si, aujourd’hui, Ali dort toujours dans la rue, il n’est plus éloigné des préoccupations et des projets de sa famille. Il en est devenu un membre actif et nous espérons qu’il continuera à imaginer son avenir avec elle.