Attilio STRA

L’injustice : être privé de projet
Article extrait du dossier n°189 « La rue n’a pas d’enfants ! » février 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Le père Attilio Stra est le fondateur et le directeur de l’Institut Lakay à Port-au-Prince (Haïti).

Propos recueillis par David Lockwood.

Le drame, pour ceux qui accueillent les enfants qui vivent dans la rue, c’est de leur faire vivre un rêve d’avenir possible alors que la vie de leur famille ne change pas.

Au début, les enfants demandent de l’argent, parce qu’ils ont faim ou veulent s’acheter une paire de tennis, un vêtement... Mais cela relève d’une culture de la demande, qui ne correspond pas à leur besoin profond. Les enfants doivent demander, ils doivent faire pitié en s’habillant d’une façon qui attire la compassion. Nous leur répondons par une démarche en trois étapes : la rue (Lari), la cour (Lakou), le foyer (Lakay).

La rue est l’étape de l’amitié. L’éducateur va à la rencontre des enfants dans leur environnement. Il leur parle mais ne répond pas à leurs besoins. Nous intervenons seulement au niveau de la santé.

A la cour, notre objectif est de transformer leurs besoins en désirs : vouloir être propre, aller à l’école, se faire respecter, manger régulièrement, avoir une vie morale... Pour cela, il y a de l’écoute et de l’attention. Après, des projets de vie peuvent se concrétiser. Ainsi la cour est le lieu où se tisse la confiance mutuelle.

Le foyer, c’est la coopération. Il s’agit de réaliser un projet : apprendre un métier, aller à l’école, retrouver sa famille...

L’école et l’église sont des lieux de socialisation. Nous tenons donc à ce que les enfants de Lakay fréquentent les écoles du quartier et aient une pratique religieuse en dehors du centre.

David Lockwood : Quelles raisons les enfants donnent-ils de leur présence dans la rue ?

Attilio Stra : La plupart d’entre eux disent qu’ils ont été maltraités. Les plus anciens, ceux qui ont une réflexion plus mûre, disent que c’est à cause de la misère. Ils n’arrivaient pas à avoir chez eux ce dont ils avaient besoin. Mais ils ne le disent pas toujours directement. D’autres assurent, par exemple, qu’ils se sont perdus ou ont suivi des amis.

Plusieurs parents viennent à Lakou (la cour) pour voir s’ils y trouvent leur enfant, ayant entendu dire que des enfants séjournaient là le soir. Parfois ils le trouvent et l’enfant les suit. Ce fut le cas encore ce matin avec un départ pour Les Cayes. Parfois des enfants disent qu’ils vont voir quelqu’un de leur famille à l’arrêt des bus venant d’autres villes.

D. L. : Qu’est-ce que Lakou essaie de faire avec les enfants ?

A. S. : Nous voulons la réinsertion sociale, économique, citoyenne de ces jeunes qui ont été rejetés par notre société. Mais, si nous avons de bons résultats dans la réinsertion familiale, nous rencontrons un gros échec au niveau économique, parce que très peu de places leur sont offertes. Cependant la réinsertion reste clairement notre but.

D’une autre manière, nous pourrions dire que notre objectif est aussi de répondre à leur cri : « J’ai besoin d’amour, de connaissance, de sens. ». Un amour qui les fasse croître. Une connaissance qui leur apporte la raison. Un sens qui amène à la religion. Ce sont les trois roches sous le feu pour chauffer la chaudière !

D. L. : Les enfants parlent-ils de leur famille ?

A. S. : Au moment de la rencontre dans la rue, nous ne parlons pas de la famille, nous n’avons pas le droit alors d’empiéter sur leur vie privée. A Lakou, nous commençons à en parler et nous entamons des contacts avec la famille. A Lakay, les enfants en parlent assez ouvertement, car ils savent qu’elle n’aura pas à contribuer pour leur séjour au foyer, et de façon plutôt positive, même s’il y a une situation difficile. Cependant, nous ne sommes pas dupes, parfois ils en parlent ainsi pour faciliter leur réinsertion, par intérêt en quelque sorte.

Dans l’ensemble, il y a une tendance favorable au retour en famille, même si au début les jeunes disent qu’ils y étaient maltraités ou qu’ils y mangeaient mal. Ce n’est pas toujours les parents directement qui sont en contact avec nous, ce peut être une tante, un oncle ou un grand-parent.

Plusieurs jeunes sont en bons termes avec leur famille. Certains de ceux qui fréquentent Lakou veulent l’aider et mettent de l’argent de côté en le confiant aux éducateurs. A Lakay, quand ils vont la visiter aux moments de Noël et du Jour de l’An, nous les encourageons à emporter des cadeaux. Je suis étonné par la nature de ces cadeaux qu’ils choisissent toujours seuls : quelques cigarettes pour leur père, une culotte ou un soutien-gorge pour leur mère, des bonbons pour leurs petits frères et sœurs.

Ils parlent souvent et beaucoup de ce qui a déclenché leur rupture. Chaque mois, les éducateurs (chacun a en charge huit enfants) les rencontrent pour un soutien individuel.

D. L. : Expriment-ils le souhait d’aider leur famille, de lui être utiles ?

A. S. : Oui, surtout vers seize ou dix-sept ans, particulièrement quand on est l’aîné : il se sent une responsabilité. Il demande, par exemple, quelques jours pour aller aider sa famille. Mais il est un peu inquiet, il s’interroge : « Qu’est-ce que je pourrais apporter ? » Quand la famille est très pauvre et qu’il ne peut rien apporter, il sait qu’il sera rejeté après quelque temps, même s’il y a eu un retour heureux. Parfois il ne retourne pas en famille à cause de cela.

D. L. : Souhaitent-ils lui rendre visite ?

A. S. : Les éducateurs du foyer Lakay vont visiter les familles régulièrement, seuls ou avec l’enfant concerné, tous les mois dans la zone de Port-au-Prince et deux fois par an pour les familles qui habitent au-delà de la capitale. Les visites en province demandent beaucoup d’efforts, de faire beaucoup de kilomètres dans des conditions difficiles. En général, ces deux visites ont lieu autour de la fête de Noël et de la fête des mères. Les enfants sont contents et nous ne rencontrons pas de difficultés, la majorité d’entre eux le vivent comme un honneur.

A Lakou, depuis un an, nous commençons à rencontrer les familles après les fêtes de Pâques et à envisager de retisser les liens familiaux, en priorité avec les enfants que nous sentons prêts à entrer au foyer Lakay, en août.

D. L : Disent-ils qu’ils aimeraient vivre dans leur famille ?

A. S : À Lakay, quelques-uns le voudraient. A Lakou, nous n’avons pas encore assez d’intimité avec les enfants pour qu’ils puissent nous en parler. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne le souhaitent pas.

D. L : Vous dites souvent qu’une famille médiocre vaut mieux que le foyer...

A. S : La famille est mieux que n’importe quel centre, car le réel est toujours mieux que le rêve. La famille, c’est la réalité. Lakay, c’est le rêve ! Et pourtant c’est le minimum. A Lakay, le garçon a son lit, une armoire, trois repas par jour, l’eau au robinet (sans avoir la peine de faire la queue pour rapporter une charge d’eau sur sa tête). Bien sûr, il y a quelques contraintes : aller à l’école, apprendre un métier, respecter une certaine discipline. Lakay semble un gros luxe : les enfants y sont mis très haut et puis, au bout de trois ou quatre ans, ils retombent au niveau initial dans leur famille. C’est cela le drame. Si nous pouvions les aider au sein de leur famille, ce serait tellement mieux !

D. L : Quel est le plus important dans cette rencontre avec la famille ?

A. S : Nous voulons devenir amis avec la famille, nous mettre ensemble pour l’éducation de l’enfant. Nous invitons les parents à participer aux réunions de parents, à coopérer avec les éducateurs. Nous avons la prétention de les aider à éduquer leurs enfants, car beaucoup d’entre eux manquent de repères. Ils nous parlent facilement, les mères surtout, de leurs problèmes vis-à-vis de leur enfant et entre eux. Les éducateurs, ayant la même culture et la même langue mènent le dialogue. Aller rendre visite aux familles nous permet de rester en contact avec la réalité et de ne pas la recréer à partir d’écrits ou d’ouï-dire.

D.L : Comment la société considère-t-elle ces enfants et leur famille ?

A. S : Le discours officiel, c’est : « Les parents ne sont pas capables d’être parents ! » En fait, les parents font souvent beaucoup d’efforts et nous aussi. Mais au bout du compte, les enfants se retrouvent à la rue !

Là-dessus, il y a des sujets de thèse et des articles ! Je dis toujours qu’il y a deux « marchandises », misère et Bon Dieu, qui rapportent à des gens qui, eux, vivent très bien, font des colloques ou des séminaires et logent dans de grands hôtels. Je peux le dire car je suis dans les deux. Nous, nous ne faisons pas de politique, mais je dis quand même que ce système d’injustice, où tous les droits sont refusés à l’enfant, doit changer. J’insiste sur ce point, mais peut-être suis-je incompris ou bien on ne veut pas m’entendre. L’enfant qui vit dans la rue est vu comme une « parenthèse » de huit à seize ans, et on lui donne à manger, où dormir, mais il a droit, lui aussi, à un projet de vie. Il faut lui donner une perspective, une vision, une vraie chance !


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