Marius ILBOUDO

Accompagner comme un grand frère
Article extrait du dossier n°189 « La rue n’a pas d’enfants ! » février 2004.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Marius Ilboudo, Burkinabé, volontaire d’ATD Quart Monde depuis trois ans, poursuit actuellement son engagement au Sénégal.

Après les premiers contacts dans la rue avec l’enfant, les avancées du dialogue avec sa famille pour mûrir ensemble un projet d’avenir, qui la concerne autant que lui, marquent les étapes du « renouement familial ».

Nous rencontrons les enfants dans la rue les mercredis soir à travers « la bibliothèque sous les lampadaires » où nous échangeons avec eux à partir de livres illustrés. Cela nous aide à repérer ceux qui sont nouveaux en ville, à savoir d’où ils viennent et depuis quand ils sont dans la rue. Personnellement, à chaque enfant rencontré, je dis : « Tu es important, quelles que soient les bêtises que tu as faites. » Et s’il revient, des relations se créent.

Quand nous connaissons un enfant, nous l’invitons à découvrir les ateliers de la Cour aux cent métiers (maçonnerie, peinture, soudure, création artistique) puis à participer à un de ces ateliers pendant une semaine. Cela le retire de la rue et nous permet cinq jours d’activités avec lui pendant lesquels les artisans lui donnent le goût du travail.

Pour une journée de travail, l’enfant reçoit 500 CFA (0,75 €). Il verse 150 CFA pour la nourriture et confie 250 CFA à l’équipe de la Cour aux cent métiers pour une éventuelle visite à sa famille. Le reste lui sert pour la nourriture du soir.

Pendant ces ateliers les enfants échangent avec nous sur leur famille. Quand un enfant commence à parler des siens, nous essayons de programmer une visite. Nous visitons une famille chaque semaine, habituellement le mardi, que ce soit en ville ou dans un village.

La rue éduque à la survie.

Quand un enfant quitte sa famille, il perd une partie de l’éducation reçue. Il prend d’autres habitudes, celles de la rue et de la survie. Il ne respecte plus les gens. Certains enfants, à qui nous avions demandé pourquoi ils prenaient de la « dissolution » (colle servant pour la réparation des chambres à air des vélos, motos et automobiles ; elle a des effets hallucinants et sert de drogue aux enfants vivant dans la rue), ont dit que c’était « pour ne pas avoir peur » quand ils vont voler. Nous essayons de réveiller en eux des valeurs qui ont été noyées par la drogue, qui les empêche de réfléchir, de prendre une décision comme celle de renouer avec leur famille.

Quand il y a un décès parmi eux, certains se cotisent et chacun apporte sa force physique pour creuser la tombe afin de donner ensemble une dernière demeure à leur camarade. Cela, ils l’ont appris dans leur famille.

Quand un enfant revient à la maison, il doit se réadapter, réapprendre à respecter ses parents et les personnes plus âgées, tenir compte de ses petits frères, regarder également comment ses parents se comportent avec les gens.

Lors de nos échanges, nous aidons les enfants à réfléchir sur leur avenir. Ils savent que s’ils restent dans la rue, ils ne pourront ni trouver un travail ni fonder un foyer. Pour cela, ils ont besoin de renouer avec leur famille.

Quelques étapes du retour en famille.

Mais il faut du temps avant de pouvoir exprimer son désir de retourner en famille.

Pour Noaga, cela s’est fait pendant qu’il aidait son copain Eric à construire la maison de sa maman. Là, il a eu l’idée de visiter sa propre famille. Parfois, un enfant nous demande de l’accompagner mais le lendemain il ne vient pas au rendez-vous parce qu’il éprouve aussi de la peur à cette perspective.

Il faut comprendre ce que l’enfant veut exprimer quand il dit : « Je veux que tu connaisses ma famille ». Dans ce genre de situation, il y a toujours besoin d’un intermédiaire qui puisse témoigner devant la famille de ce que l’enfant veut faire. Celui qui veut retourner dans sa famille doit s’y préparer. Nous lui conseillons de mettre de l’argent et des habits de côté à la Cour aux cent métiers. La veille du départ, nous l’invitons à venir y passer la journée, à s’y laver et à dormir.

La première fois, nous visitons la famille sans l’enfant. Parfois, les réactions des parents sont violentes. Nous les entendons dire, par exemple : « Cet enfant est devenu un voleur. » Nous essayons de soigner l’image de l’enfant en apportant des témoignages positifs. Nous parlons de ses qualités, de ses capacités, de ce qu’il a fait et appris chez nous.

Personnellement, je parle de mon amitié avec leur enfant et je leur fais comprendre que je ne peux pas vraiment connaître un enfant dans la rue sans chercher à connaître aussi sa famille. Parfois un parent nous confie des commissions pour l’enfant : « Si tu le vois, dis-lui de passer en famille, je suis son père (ou sa mère ou sa grand-mère...) » Pendant un certain temps, nous sommes ainsi le lien entre l’enfant et sa famille mais nous ne remplaçons pas la famille. Nous essayons de faire sentir à l’enfant que sa famille est importante pour nous.

Quand nous revenons d’une visite, nous en faisons le compte rendu à l’intéressé. Si sa famille nous a fait un cadeau (par exemple, des arachides ou un poulet), il est fier. C’est pour cela qu’un poulailler existe à la Cour aux cent métiers et que nous pouvons dire aux enfants : « Cette poule vient de telle famille, celle-là de telle autre ».

Il faut aussi du temps, parfois des années, pour que les familles comprennent notre action et ce qui nous lie à leur enfant. Il est arrivé que certaines nous demandent de l’argent, par exemple, pour acheter un groupe électrogène ou des cochons à élever.

L’accueil des parents.

Lors d’une rencontre, le père de Félix me disait : « Il croit qu’on change de métier comme on change de slip. » A son retour en famille, il l’avait mis dans un atelier de menuiserie. Cela n’a pas marché. Il l’a mis ensuite dans un autre atelier, mais comme le patron ne donnait que 50 CFA pour la nourriture, Félix n’a pas tenu. Le papa ne l’a pas lâché. Il lui a trouvé encore un autre atelier d’apprentissage mais Félix, à la saison des pluies, a préféré ramasser du sable dans un bas-fond parce que cela lui rapportait plus vite de l’argent.

Ailleurs, une mère nous disait : « Il faut dire la vérité : si cet enfant ne veut pas rester ici, c’est parce que notre nourriture n’est pas bonne. » Sans doute y a-t-il d’autres raisons !

L’oncle maternel d’Amidou nous disait : « Il a toujours pensé à la vie de la ville. Quand il est revenu à D., il a essayé de vendre des cigarettes, ensuite d’apprendre la mécanique mais rien n’a marché. Maintenant il a une charrette, il ramasse du bois de chauffe pour le vendre en ville, mais c’est dur. »

En général les parents accueillent malgré tout leur enfant. Je n’en ai jamais rencontré qui rejettent complètement leur enfant. Le père peut bien lui en vouloir d’avoir entaché une partie de l’honneur familial, mais cette colère ne dure pas.

Au cours de ces visites, si nous pouvons aider une famille, par exemple à rentrer sa récolte, nous le faisons, car il est important que les gens comprennent que nous sommes comme eux. Parfois, par respect, ils ne veulent pas que nous les aidions, mais quand nous insistons, ils acceptent et apprécient. Ce sont de petits gestes qui favorisent le dialogue et l’insertion de l’enfant dans sa famille, où je vais comme un grand frère.

Je pense en particulier à cet enfant qui me demandait souvent de l’argent dans la rue. Je le lui refusais parce que, dans la rue, cet argent ne pouvait pas lui servir. Mais quand je l’ai vu dans sa famille, je lui en ai donné, comme s’il était mon petit frère.

Si un enfant décide de rester au village, nous dialoguons avec ses parents pour lui trouver une activité. Nous l’encourageons à apprendre ce que sa famille sait faire au niveau artisanal ou autre. Si, par exemple, nous l’aidons à acheter un animal à élever, ce n’est pas seulement pour l’occuper ou le retenir dans sa famille, c’est aussi une façon de l’encourager à la soutenir.


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