Joseph WRESINSKI

L’écriture, un enjeu politique
Article extrait du dossier n°188 « L’écriture de la vie » - novembre 2003

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

Extraits de propos enregistrés du père Joseph Wresinski - titre et sous-titres de la rédaction - s’adressant à de nouveaux volontaires d’ATD Quart Monde, 21 août 1975.

Tout concourt à stigmatiser les familles de la grande pauvreté, à garder mémoire de leurs multiples « problèmes ». Attention à ne pas succomber nous-mêmes à cette tentation. Si nous voulons éviter qu’une personne soit ainsi perçue à travers de tels clichés, découpée en petits morceaux de vie, nous sommes obligés en permanence de prendre en compte la globalité de son histoire propre, de l’histoire de sa famille, de son groupe social, et de les resituer dans la globalité de l’histoire de notre société.

Relater la vie d’un peuple

Au fond, nous sommes invités à écrire tous les jours la vie d’une population, une tranche de son histoire. Non pas tant au niveau des événements extérieurs qui surviennent mais au niveau de ce qu’elle vit et ressent, car toute parcelle de la vie des gens est pour nous de l’ordre d’un événement. C’est cela que nous essayons de noter pour pouvoir ensuite relire cette histoire vécue avec ceux qui l’ont vécue et découvrir qu’ils l’ont vécue en commun, solidaires les uns des autres, et qu’ils y ont forgé leur pensée, leur regard sur le monde, leurs idées politiques, sociales ou spirituelles... Je ne sais pas comment nous pourrions y parvenir si nous ne relations pas tous les jours les faits de vie dont nous sommes les témoins.

Une assistante sociale peut noter les événements qui marquent la vie des gens : « Untel boit, il s’est battu avec sa femme, on s’est moqué de leur enfant à l’école... » Mais comment les gens vivent-ils cela ? C’est leur vie ! Comment ce genre d’événement marque-t-il les opinions du voisinage, les relations des uns avec les autres ? C’est cela la vie ! Si nous ne retranscrivons pas cela, nous abandonnons les très pauvres à n’être que des cas sociaux, un résidu de société. Et du coup les partis politiques et les organisations sociales ont le champ libre pour les mettre de côté. C’est pour cela que dans notre Mouvement il nous faut toujours penser en termes de « collectif » (un peuple). (... ) Il faut permettre à quelqu’un de dire par exemple, non pas « Moi, je suis de Bassens (nom d’une cité de Marseille, très dégradée à l’époque) », mais « Moi, je suis musulman, je suis algérien, je fais partie de la classe ouvrière... » : ça, c’est autre chose ! Sinon il sera seulement assimilé à « ceux de Bassens »

Nous sommes de ces gens-là

Au fond, la délinquance vient de l’étroitesse du groupe où l’on vit et d’un enfermement dans ce groupe. Il n’y a pas de délinquance quand les forces des hommes sont libérées pour construire un monde plus juste, plus franc, plus vrai. Notre témoignage écrit doit permettre de comprendre qu’au-delà d’un groupe il y a toute la vie d’un peuple qui palpite, qui s’exprime et qui se donne un but, une direction.

Pourquoi les membres de ce peuple sont-ils toujours ramenés à leur niveau individuel ? On crée un monde de clochards comme si on en avait besoin. Toutes les sociétés sécrètent ainsi des individus et des familles qui portent en eux tous les malheurs de la terre et qui sont en quelque sorte le point de repère de notre honorabilité. « Nous, nous ne sommes pas de ces gens-là, nous sommes de la classe ouvrière ». « Nous ne sommes pas de ces gens-là, mais nous avons besoin qu’ils existent car leur existence est pour nous une véritable libération. »

Comment arriver à susciter chez un clochard, chez une famille marginalisée un sens de leur histoire, eux qui ne savent parfois pas redire ce qui s’est passé une heure avant ? Pour pouvoir retenir ce qui s’est passé une heure avant ou la veille, il faut une sacrée liberté d’esprit, une certaine maîtrise de son temps.

Comment prouver à la société que le gars rencontré à la porte d’une église n’est pas un parasite, que tel groupe marginalisé à la porte d’une grande ville ne s’est pas volontairement marginalisé et qu’il n’est pas asocial, si l’on s’en tient à une description extérieure de leurs conditions de vie ? Comment parler en vérité si l’on ne transcrit pas au jour le jour la vie des gens, de façon à pouvoir affirmer : « Voyez comment ils vivent » ?

Un enjeu politique

Il faut croire à la sincérité des gens, à leur engagement militant, à leur volonté politique. On ne peut prendre des leçons politiques qu’au cœur de la population et on ne peut le faire sérieusement qu’en écrivant de façon très rigoureuse. Une formation politique passe d’abord par le papier et le crayon.

Nous disons : « Les pauvres sont nos maîtres » parce que, collectivement, ils nous disent des choses qui ont une importance capitale pour l’histoire de la société. Il n’y a pas de maître qu’on écoute seulement, il n’y a que des maîtres qu’on transcrit. On ne bâtit pas une vision politique sans l’inscrire dans l’histoire. Le Quart Monde est hors histoire, il faut le réintroduire dans l’histoire. On ne peut pas être un militant politique, ayant un projet de société, désirant une transformation radicale de la société, mettant en cause toute une hiérarchie des valeurs, sans avoir des maîtres à penser et à agir. Nous, délibérément, nous choisissons le peuple, parce qu’il est hors système, parce qu’il est hors projet et combat politiques. Qui va nous apprendre, qui va nous former si ce n’est lui ?

Notre écriture quotidienne est un véritable instrument de formation politique. Elle est une contribution à l’histoire de la vie des gens. Il faut toujours nous rappeler que madame X n’est pas pour nous un objet d’étude, mais un type de femme du Quart Monde, et toujours nous demander comment cette femme va pouvoir devenir militante, avec tous les avatars qu’elle a eus durant sa vie !

Appartenir à un groupe humain, contribuer à son édification, partager sa vie, c’est la seule manière d’être digne.

La classe ouvrière est sortie de la misère parce qu’à un moment donné le poids de la société n’a pas été assez fort pour empêcher les ouvriers d’être fiers d’être travailleurs (...). Les sous-prolétaires, eux, n’avaient pas un tel passé. Pendant la première moitié du 19ème siècle, on a écrit des milliers de livres sur le monde ouvrier, mais aucun sur le monde sous-prolétaire. Il faut donc que nous nous sentions responsables de restituer l’histoire des gens. Si la classe ouvrière peut s’exprimer c’est parce que son histoire existe et qu’elle a pu être transmise aux jeunes ouvriers.


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