Nelly SCHENKER

Le Noël d’Ephraïm et Andreas
Article extrait du dossier n°188 « L’écriture de la vie » - novembre 2003

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : Nelly Schenker habite à Bâle (Suisse). C’est là qu’elle a connu le Mouvement ATD Quart Monde et qu’elle s’y est engagée aux côtés d’autres personnes qui, comme elle, avaient l’expérience d’une vie difficile. Depuis plusieurs années, à travers la peinture, la tapisserie, l’écriture, elle cherche à partager avec les familles les plus pauvres sa conviction qu’il est possible de refuser la fatalité de la misère, si toutefois des femmes et des hommes sont prêts à y engager le meilleur d’eux-mêmes.

Ce n’était pas une maison où habiter bien longtemps. Pour qui venait habiter ici, c’était le dernier recours et il était obligé de chercher son pain dans les profondeurs aussi durement que les plongeurs vont à la recherche de perles.

Parfois pendant la nuit on pouvait entendre des chuchotements et des bruits qui n’étaient pas des voix humaines. Cela sonnait comme si la maison soupirait.

Avec l’arrivée de l’hiver de nouveaux locataires avaient emménagé. Ils avaient même un canapé sur lequel dormait leur fils. Leur nom sonnait très étrange : De..., der, deo, derol... : Derolis ! Il fallait d’abord l’apprendre, mais après on ne l’oubliait plus jamais. Le garçon s’appelait Ephraïm. Il avait treize ans, des cheveux foncés, la peau très pâle et il était silencieux. On ne le voyait jamais avec les autres garçons de l’immeuble. On racontait qu’il restait seul dans le salon en compagnie silencieuse de la table, de la chaise, du lit et de l’armoire. Car son père et sa mère étaient souvent absents, mais personne ne savait vraiment de quoi ils vivaient. Les voisins entendaient parfois leurs voix, quand ils se disputaient. Le père parlait très vite, et à cela on remarquait qu’il était étranger. Mais parfois on les entendait aussi rire et on pouvait supposer qu’ils s’étaient à nouveau réconciliés.

Dans le même immeuble habitait aussi une autre famille avec son fils, Andreas, apprenti en première année et qui au lieu d’un salaire, ramenait sa faim à la maison. Le père d’Andreas restait chez lui à côté d’un petit poêle et regardait, la plupart du temps fixement, ses mains marquées par le travail de maçon, ses mains qui avaient porté et donné tant de briques. Mais maintenant ses mains lui semblaient mortes puisqu’elles ne pouvaient plus lui procurer son pain. C’est pourquoi c’était bien que la mère d’Andreas ait obtenu un travail rémunéré dans deux ménages. Parfois elle leur rapportait un reste de nourriture et cela suffisait juste pour un dîner.

L’hiver était dur. L’immeuble gémissait la nuit à cause du froid. A travers les étages se répandait un air glacial qui entrait dans les logements et faisait éclater et boucher les tuyaux d’eau. La situation était tellement insupportable qu’elle conduisait les gens à se séparer. Aucun des hommes de l’immeuble n’avait un emploi fixe et ils ne trouvaient du travail qu’en hiver, quand il y avait de la neige à déblayer dans les rues. Ils partaient ensemble et en pensant à la neige à déblayer, leur cœur se réchauffait déjà. C’était un moment magnifique, car on se sentait à nouveau un être humain à part entière.

Andreas pensait que ses parents ne se réjouiraient sûrement pas de Noël, mais gardait tout de même un peu d’espoir en son cœur. Le père d’Andreas ne voulait pas voir de sapin, sachant qu’il n’avait que ses mains vides à présenter comme cadeau sur la table. La mère, par contre, disait qu’il fallait au moins avoir un petit arbre. Andreas partit au crépuscule en chercher un au parc de la ville. Le lendemain matin, sa mère partit pour le travail et quand elle revint à midi, elle ramena à manger. Il y avait même une pâtisserie ; pour le père d’Andreas, des chaussettes et pour lui-même, un gilet en tricot avec les manches un peu trop courtes. Comme cadeau pour sa mère, Andreas avait fabriqué lui-même un petit anneau pour accrocher les serviettes. Ainsi Noël était plus beau qu’Andreas ne l’avait imaginé. L’après-midi, la mère dut une fois encore partir travailler. Andreas et son père restèrent chez eux, firent le ménage et commencèrent à décorer le sapin, ce qui rendit aussi son père heureux.

Soudain ils entendirent des voix dans la maison. « Papa, c’est la police », chuchota Andreas et son cœur se mit à battre. « Andreas, dit le père, ils ne viennent pas pour nous. Ils viennent chez les nouveaux voisins. S’ils sont venus habiter ici, on pouvait se douter qu’ils n’étaient pas hors de tout soupçon. »

D’un coup, tout le monde était dans la cage d’escalier et tendait avidement l’oreille. Tout l’immeuble était devenu une oreille. On entendait le rire moqueur de la femme, la voix rapide de l’homme et entre les deux, la voix calme de la police. Puis, tout devint tranquille. Elle venait chercher les parents d’Ephraïm Derolis. « Qui sait ce qu’ils avaient fait dans leur désespoir d’exclus ? », dit le père d’Andreas. « Quel malheur ! Tu sais, il y a bien assez de tout et pour tout le monde sur terre, c’est seulement très mal réparti. » Andreas pensait : « Pourquoi m’en mêler ? Je ne m’appelle pas Derolis. Ma famille est pauvre mais elle est honnête. » Pendant qu’il pensait ainsi, sa mère entra. Ils n’échangèrent que quelques mots sur cette affaire, pas plus, parce qu’ils voulaient fêter Noël et oublier pour une fois la pauvreté. Ils avaient même le sapin et quelques bougies. La mère avait reçu de son lieu de travail, des patins à glace pour Andreas. C’était son plus gros cadeau.

Alors la mère demanda si Ephraïm avait été emmené. « Non, seulement l’homme et la femme. » - « Donc le garçon est tout seul ? » Ils ne le savaient pas. Ils n’avaient rien entendu. C’était très calme. La mère demanda à Andreas : « Va-t-en regarder et emmène Ephraïm chez nous. » Andreas se leva et chercha son chemin à tâtons dans l’obscurité et le froid. Le froid qui couchait dans les coins comme un chien et l’attaquait.

Il voyait une lueur faible à travers le trou de la serrure et se penchait pour regarder de l’autre côté. Ce qu’il y vit, il ne l’oubliera jamais. Pour la première fois de sa vie, il voyait quelqu’un tout seul, si seul qu’il n’y avait rien d’autre autour à part lui, le froid et l’obscurité.

Soudain Andreas pensa : « Cette misère ! Comment avais-je pu penser qu’elle ne me concernait pas ! » et il se rendit compte qu’il avait eu tort. Les Derolis étaient encore plus pauvres que lui et sa famille, puisqu’ils étaient pauvres et étrangers dans un nouveau lieu et seuls. Alors, il s’aperçut qu’il avait tort et cela lui faisait du mal. « Aussi cette famille étrangère pourrait être honnête s’il n’y avait pas ces circonstances désespérantes. » Andreas voyait une bougie allumée sur la table et dans sa lueur, le visage d’Ephraïm qui bougeait à peine. Ephraïm regardait fixement la lumière, la tête dans ses mains. Andreas réalisait qu’Ephraïm était seul dans ce monde pourtant plein de personnes. Il frappa à la porte, entra et s’arrêta. Ephraïm le regardait sans se lever. Andreas lui dit : « Ma mère m’a envoyé, elle aimerait bien que tu viennes manger chez nous. » Ephraïm le regarda, le visage pâle. Puis sa tête tomba sur son bras gauche comme si elle avait été coupée par une main terrible. « Viens avec moi », répéta Andreas, mais Ephraïm ne bougea pas.

Andreas repartit chez lui. Les bougies allumées autour du sapin lui offraient une chaleur magnifique, il lui semblait qu’elle l’embrassait. « Ephraïm ne vient pas », dit Andreas à sa mère. « Il est assis à table et ne dit rien. » La mère répondit : « Je vais le chercher car nous ne pouvons pas le laisser tout seul et bien manger. » Elle se leva et sortit. Andreas et son père restèrent tranquilles à table et attendirent. Après un moment, la porte s’ouvrit et, de l’obscurité entra la mère avec Ephraïm. Le père d’Andreas dit à Ephraïm : « Assieds-toi et mange avec nous. » Ils ne parlèrent pas de ses parents. Ils lui demandèrent seulement où il avait habité avant et Ephraïm répondit à leurs questions.

« Aujourd’hui tu peux rester ici avec nous », dit la mère d’Andreas. S’adressant à son fils, elle dit : « Vous pourrez dormir ensemble. » Andreas alla chercher sa flûte et joua des airs de Noël. Après un certain temps la mère dit à Andreas : « Ephraïm peut peut-être aussi jouer de la flûte ». Andreas nettoya la flûte et la donna à Ephraïm qui regarda Andreas et sourit. C’était un sourire tendre, un peu timide même, qui se montrait sur son visage. Ephraïm porta la flûte à ses lèvres et commença à jouer, hésitant encore au début, puis de plus en plus rassuré encore en regardant le sol. « Il joue bien, beaucoup mieux que moi », dit Andreas. Ephraïm continua à jouer et la mélodie voulait dire : « Maintenant, je ne suis plus jamais seul ! ».


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