Patrick BRUN

Le récit de vie dans les sciences sociales
Article extrait du dossier n°188 « L’écriture de la vie » novembre 2003.

Mis à jour le samedi 18 février 2006.

L’auteur : docteur en sciences de l’éducation, Patrick Brun a contribué à l’évaluation de plusieurs programmes d’action-recherche-formation du Mouvement ATD Quart Monde, notamment Quart Monde/Université et Quart Monde Partenaire. Il est l’auteur de Emancipation et connaissance. Les histoires de vie en collectivité (L’Harmattan, 2001).

Pourquoi et comment les sciences sociales se sont intéressées aux récits de vie

Le récit de vie est l’une des pratiques les plus courantes de la conversation ordinaire : souvenir d’enfance, récit de voyage ou de vacances, incident de notre vie, événement vécu font partie des échanges quotidiens. Le contexte de l’échange de paroles favorise l’expression et détermine le choix : repas entre amis à l’occasion d’un retour de vacances, fête familiale, compte rendu de mission en milieu professionnel sont quelques-unes des situations propices à la narration. Ce sont des tranches de vie qui s’échangent entre convives ou collègues, se croisent selon des styles de langage et des rituels de parole dans lesquels se jouent et se construisent ce que le philosophe Paul Ricœur appelle des « identités narratives », identités personnelles mais aussi identités familiales, associatives, professionnelles, religieuses, nationales, etc. Sur le plan personnel : « Je me raconte, donc j’existe et j’atteste de mon existence aux yeux des autres dans les récits de ma vie ». Sur le plan collectif, les célébrations, les commémorations, sont des « lieux de mémoire » et d’élaboration de nos identités collectives.

A moins d’être transcrits ou recomposés, les récits oraux disparaissent avec les occasions qui les ont vu se former. Avec l’écriture se constitue l’histoire. L’écriture permet en effet que se créent des archives où la mémoire des hommes s’inscrit dans la durée.

Au commencement étaient les légendes et les mythes. On se raconte alors des histoires (et sans doute n’a-t-on pas fini !). Parmi les premiers historiens de l’antiquité, c’est le cas d’Hérodote. A Thucydide revient le mérite de passer des histoires à l’histoire (La guerre du Péloponnèse). Le récit met de l’ordre dans le flux désordonné des évènements. L’historien cherche à comprendre, voire à expliquer la suite des évènements, en un mot à construire du sens. Ce sera une constance du récit de vie ou d’expérience, que celui-ci vise l’histoire des peuples ou la propre histoire du narrateur. Les hauts faits de guerre sont proposés en exemples et les héros, élevés en modèles pour l’éducation des jeunes et futurs guerriers. Le récit enseigne et normalise. Il en est de même pour ces héros de la foi que sont les saints : les récits plus ou moins légendaires de leur vie constituent une illustration de l’idéal proposé à tout chrétien, la mise en musique de l’Evangile, comme on l’a dit.

Les récits de soi

Il convient cependant de distinguer l’histoire des autres des récits de soi. A cet égard l’autobiographie est centrée sur le narrateur. De quel sujet s’agit-il ? Le plus fameux exemple d’autobiographie est fourni par les Confessions de saint Augustin. L’intention de l’auteur est moins alors de se confier que d’apporter le témoignage des hauts faits de Dieu dans sa propre vie, selon la belle parole de saint Irénée : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ». C’est dans la trame de la vie de chacun que Dieu se manifeste au monde et c’est dans la parole tenue par le témoin (parfois martyr quand la profession de foi conduit à la mort) que s’atteste la vérité de la foi. Aux Confessions de saint Augustin opposons celles de Rousseau. Le regard de l’homme ne se tourne plus vers le ciel mais vers lui-même. L’individu s’émancipe de la référence à l’au-delà. Rousseau se raconte pour obtenir justice auprès de ses détracteurs. Il en appelle au jugement du lecteur contre les accusations qui ont été formulées contre lui. Le récit de sa vie doit attester de la vérité de son œuvre. Cette perspective auto-justificative est présente dans beaucoup d’autobiographies.

Au service de la connaissance

Avec le siècle des Lumières se développe la soif de découvrir le monde, du plus petit au plus grand. La quête de savoir s’accompagne de l’exigence scientifique. La vérité demande des preuves. Dans la postérité de Rousseau et des hommes des Lumières au XVIIIème siècle le récit de vie se met au service de deux finalités de la science : la découverte de l’autre (les sociétés « primitives ») et la connaissance de l’homme (corps et esprit). Il ne s’agit plus alors de rendre justice ou d’attester de l’œuvre de Dieu ou des hommes mais tout simplement de faire exploser les frontières du monde connu dans la triple dimension de l’humanité, de la société et de l’individu. La science naît du questionnement sur les fondements de l’existence et de l’ordre du monde.

Des récits de voyage et de la découverte de territoires lointains et de leurs habitants naissent l’anthropologie et l’ethnologie. De l’interrogation sur la société et les lois qui doivent la régir, la sociologie et la science politique. De la quête de soi et des raisons d’agir, la psychologie et plus tard la psychanalyse.

Dans ces trois domaines, le récit de vie est serviteur de la connaissance. Les récits recueillis auprès des sujets étudiés sont des « briques de connaissance ». Ils sont analysés, interprétés, selon les intentions des chercheurs et les normes en usage dans les domaines concernés. En ethnologie, le récit de vie permettra de connaître la mythologie et les rituels ou les lois sociales en usage dans les sociétés primitives. En sociologie, il contribuera à l’étude de tel ou tel milieu social ou professionnel. En psychologie, il aidera à reconstituer des trajectoires personnelles ou à identifier des symptômes de maladie mentale. Dans tous les cas, l’expérience de vie est racontée dans le contexte global de l’existence humaine et dans la dimension de la durée.

Débat autour du récit de vie

Bien que beaucoup de chercheurs lui reconnaissent une fécondité que n’offrent pas d’autres méthodes, le récit de vie dans les sciences sociales est souvent suspecté de contrevenir à l’objectivité de l’observation scientifique, pour deux raisons complémentaires.

Tout d’abord, il est produit dans un contexte d’interaction entre deux ou plusieurs personnes et la relation qui s’établit entre elles conditionne le récit tant dans son contenu que dans sa forme. Ainsi l’acteur social donnera-t-il au récit une orientation en fonction de ce qu’il pense que le chercheur attend de lui, allant jusqu’à affabuler ou amplifier la portée de certains évènements. Il lui en donne, pour ainsi dire, « pour son argent ». Le recours à un interprète risque également de fausser la réalité.

Le deuxième biais dénoncé par beaucoup, c’est l’intervention de la subjectivité du chercheur dans l’interprétation des données du récit, malgré certaines démarches de vérification. Celui-ci s’arroge le monopole de la vérité (la véri-diction), au mépris souvent de l’intention du discours ou de la connaissance des codes de langage qui le fondent. Autrement dit, il se heurte à l’opacité du « monde vécu » intérieur de l’auteur du récit. Il n’est pas non plus à l’abri des projections idéologiques ou affectives.

Ces difficultés ont souvent disqualifié l’utilisation du récit de vie autrement que comme démarche adjacente et complémentaire des méthodes d’investigation dites « objectives », c’est-à-dire souvent quantitatives. La question de la vérité est au cœur de l’utilisation du récit de vie comme source de connaissance (qu’est-ce que la vérité ?).

Une démarche auto-réflexive

Le débat autour de cette démarche a conduit un certain nombre d’universitaires à souhaiter que ceux qui produisent leur récit participent à l’analyse des données et à leur interprétation.

Même si Pierre Bourdieu (sous la direction de Pierre Bourdieu, La misère du monde, Ed. du Seuil, 1993) considère qu’en dernier ressort, le chercheur décide de l’interprétation à retenir, il reconnaît l’importance de la relation du chercheur avec l’auteur du récit. Selon un courant de la sociologie appelé « ethnométhodologie », l’acteur social n’est pas un « idiot culturel » : il a la capacité d’interpréter ses propres comportements et de réfléchir sur lui-même. Le résultat de sa propre interrogation contribuera à la recherche. Tout homme peut ainsi se faire chercheur de lui-même comme le préconisait le père Joseph Wresinski, pour peu qu’on l’aide à construire une démarche d’investigation instrumentée (appuyée sur des outils et des démarches d’objectivation). Ainsi ATD Quart Monde a-t-il montré récemment dans Le croisement des savoirs (Groupe de recherche Quart Monde/Université Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble, Ed. de l’Atelier / Ed. Quart Monde, 1999) que la collaboration d’universitaires et de militants Quart Monde issus de la misère pouvait conduire à la production d’une connaissance plus riche et néanmoins rigoureuse.

Ces recherches sur « l’épistémologie » du récit de vie (c’est à dire le récit de vie considéré comme démarche de connaissance) sont à la base d’une nouvelle approche dans les sciences sociales, approche dont l’acte fondateur fut la parution du livre de Gaston Pineau, un universitaire franco-québécois (Gaston Pineau et Michèle Marie, Produire sa vie. Autoformation et autobiographie, Montréal, Edilig, Ed. Saint Martin, 1983).

La production de son propre récit de vie et la mise en œuvre d’une réflexion sur soi-même et le sens de son histoire conduisent l’intéressé à identifier les moments constitutifs de son parcours et à les interpréter. Il s’agit pour lui de construire du sens dans la double acception de ce mot : signification et direction. Le récit de vie dans cette perspective est une démarche auto-formative : la personne met au jour ses compétences et leur donne forme en les dégageant de la gangue de situations vécues, comme le mineur extrait le minerai de la roche qui l’emprisonne et le raffine.

Trois types d’utilisation du récit de vie en formation sont alors possibles : l’une peut être qualifiée de psychosociale (aide aux personnes alcoolisées ou accompagnement des personnes en situation de précarité sociale par exemple) ; la seconde vise à « Faire de sa vie une histoire » (Alex Lainé, Faire de sa vie une histoire. Théories et pratiques de l’histoire de vie en formation, Ed. Desclée de Brouwer, 1998) ; la troisième est articulée sur la valorisation et la reconnaissance des compétences acquises par l’expérience.

Mais la recherche en sciences humaines peut aussi bénéficier de la mise en œuvre d’une démarche de réflexion sur soi à partir du récit de vie. Les sciences de l’éducation s’appliquent à comprendre des itinéraires de formation, à mettre en lumière des styles d’apprentissage ou encore à décrire les effets nés des interactions entre partenaires de l’éducation. La contribution des narrateurs de récits de vie à ces recherches peut être précieuse dans la mesure où ils auront fait émerger de leur récit ce qui est pour eux porteur de sens et déclencheur de transformations. Sans compter que le processus même d’élaboration du récit contribue au progrès de la connaissance dans les sciences du langage et de la communication.

Pour conforter son identité

Depuis la nuit des temps, l’homme se raconte et produit son histoire en la racontant. Au fond, saint Augustin, se faisant chercheur des bienfaits de Dieu à partir du récit de sa propre vie et se laissant ainsi transformer par la louange qui en jaillit, est un lointain précurseur de ces quêteurs de sens dans leur propre vie et découvreurs du souffle qui anime leur existence. Autrefois cependant l’homme appuyait son récit de vie sur de grands récits religieux ou mythiques qui lui donnaient la clef de son existence. Aujourd’hui les peuples ont perdu la foi dans ces grandes références collectives aussi bien que dans les idéologies politiques qui leur ont succédé. Reste alors à chacun à construire ses propres repères. Pour ce faire, il cherche à reconnaître modestement mais activement par la lecture des événements de sa propre vie ses expériences structurantes et transformatrices. Par l’énonciation de son récit il se donne une identité dans le monde où il vit, « identité narrative » qui l’aide à se faire reconnaître et à s’orienter dans la vie sociale et professionnelle. Comme les plongeurs ou les spéléologues, ceux qui ont fait l’expérience d’eux-mêmes sont tentés de partager les récits de leurs explorations et les fruits qu’ils en rapportent !


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