Michel BRIAND

Accompagner l’envie d’écrire
Article extrait du dossier n°187 « Internet : au service de qui ? » août 2003.

Mis à jour le dimanche 19 février 2006.

Adjoint au maire de Brest, Michel Briand est membre fondateur des associations Créatif, I3C.

Quand l’ordinateur permet de témoigner de la diversité et de la richesse de toute personne... un nouveau lien social se tisse.

Quel plaisir de se promener au milieu des carnets de voyage ! Photo reportage pour les habitants de Pontanézen partis une journée, à la rencontre d’un sculpteur sur bois des Côtes d’Armor, mots écrits en relief avec toute une palette de matériaux par les enfants malvoyants. Carnets sonores et multimédia, carnets de quartier, ce sont plusieurs dizaines d’écrits qui se donnent à voir les uns les autres à côté des carnetistes qui racontent leurs voyages plus lointains.

Le samedi d’avant, l’école, le centre social, les sorties familiales et les habitants de Kérourien faisaient une fête de quartier pour la parution du livre Couleur de quartier, paroles recueillies d’habitants. Publier ce livre, c’est accompagner une joie de se lire, une confiance retrouvée, une fierté de donner avec leurs mots une autre image du quartier auquel chacun est attaché.

Un autre samedi, une centaine de bénévoles des journaux de quartiers brestois questionnent les photographes invités, s’initient à l’écriture sur Internet, se passent les appareils numériques. Regroupés au sein d’un collectif, une quinzaine de journaux organisent maintenant eux-mêmes leur Journée annuelle, invitent, débattent, se regroupent dans des ateliers et montent, en mélangeant les équipes de rédaction, le journal, papier, photo ou vidéo de leur journée.

Chaque personne a quelque chose à dire pour peu qu’il y ait quelqu’un pour l’écouter, des occasions de le dire, un accompagnement pour recueillir, aider à s’exprimer des paroles trop souvent dévalorisées.

Téléphone mobile, ordinateur, photo numérique, courrier électronique, toile du web, en quelques années, notre société a inventé beaucoup de moyens de communiquer mais quelle énergie avons-nous consacrée à donner la parole ?

Ces quelques exemples témoignent de la diversité, de la richesse des envies d’écrire. Aux discours sur “ la société de l’information ”, je préfère ce patchwork d’expressions, de couleurs qui témoignent de la diversité, de la richesse qui réside en chacun d’entre nous.

Donner envie d’échanger.

Apprendre à lire mais aussi donner envie d’écrire, faciliter l’écrit public sous toutes ses formes, n’est-ce pas d’abord des envies d’échanges, de rencontres ?

Par la mise en œuvre de points d’accès publie à Internet ou d’espaces multimédia les collectivités locales ont voulu faciliter l’appropriation de ces outils de communication et d’accès à l’information. Les bibliothèques et les équipements de quartier (Maisons pour tous, maisons des jeunes et de la culture, centres sociaux) y ont pris une place importante.

Aujourd’hui, lorsque quatre familles sur dix n’ont pas d’ordinateur et deux sur trois, pas d’accès à Internet, cet accompagnement reste une priorité. C’est le sens du travail de l’association Créatif [1], fondée avec la participation de Bruno Masurel :
- avec la multiplication des services disponibles, l’exclusion ressentie par celles et ceux qui n’ont pas accès s’accroit ;
- l’écart entre l’enfant accompagne par sa famille qui sait rechercher des informations pour son travail scolaire, ses loisirs et celui qui ne peut y accéder est injuste ;
- trop rares sont les lieux d’accès qui prennent en compte les publics les plus éloignes ;
- multiplier les lieux d’accès accompagnés dans tous les lieux ordinaires de service public est un besoin. Sous-préfectures, agences pour l’emploi, centres sociaux, mairies, caisses d’allocations familiales, chacun en est responsable.

Pourtant ce chantier à peine engagé est mis en danger. Des milliers de médiateurs recrutés sous statut emploi-jeunes sont aujourd’hui dans l’incertitude. L’arrêt annoncé du cofinancement par l’Etat remet en cause le travail, l’implication personnelle de milliers de jeunes enthousiastes.

Le développement du web et du mél [2] a posé la question de l’accès à la lecture accompagnée. La simplification des outils d’écriture sur le web, la disponibilité d’appareils multimédias rendent aujourd’hui possible l’écrit public mêlant textes, photos, son et images.

Participer à la vie de la cité.

Apprendre à lire est indispensable pour travailler, étudier, s’orienter, comprendre le monde. Être membre de la société humaine demande aussi de savoir, d’avoir l’envie et l’occasion d’écrire. Participer à la vie de la cité c’est aussi être écouté, débattre en utilisant l’écrit privé et public.

Internet n’est pas qu’un nouveau média de diffusion, un marché de communications. Le développement des réseaux répond avant tout à un besoin d’échanges entre personnes. Insensible à l’éclatement de la flambée financière des groupes de télécom, le réseau s’accroît de cent millions de personnes chaque année. A chaque fois que l’on introduit des débits plus fluides, un coût plus abordable, de nouveaux usages d’échanges de musique, de photos, de jeux en réseaux se mettent en place aussi bien au niveau du quartier qu’avec l’autre bout du monde.

En un peu plus d’un an, un millier de sites associatifs en copublication se sont créés avec l’outil spip [3] et un millier de “ blogs ”, ces sites personnels tantôt journal d’expression personnelle, tantôt fil d’actualité se sont ouverts en quelques mois en France [4].

Mais l’enjeu n’est pas seulement de permettre des écrits individuels ou communautaires. Au-delà des outils c’est un espace d’innovation sociale et culturelle qui s’ouvre. A l’heure où le lien entre élu(e)s et habitant(e)s, le lien public sont fragilisés, n’a-t-on pas ’ci des outils pour le lien social, la mise en réseau, la participation, la construction de sens partagé sur un quartier, une ville ou un territoire ?

Une politique publique d’écriture, d’initiative, de coopération peut avoir pour objet :
- de réduire l’appréhension de l’outil informatique pour lequel beaucoup de personnes n’ont pas encore d’usages ;
- de diffuser cette culture de la coopératiOn, de l’écrit public auprès des services publics ;
- d’aller à la rencontre, de donner envie d’écrire, d’être lu, d’échanger pour celles et ceux qui en sont éloignés ;
- de relier la multiplicité des formes d’expression ;
- d’expérimenter de nouveaux modes de débat participatif.

L’écrit public n’est pas spontané. Au sein du réseau I3C [5], nous portons un projet Écrit-public.net [6] pour mettre à disposition, mutualiser nos expériences de formation. C’est l’accompagnement local d’une centaine de personnes qui a permis la création d’une “ ronde des sites d’expression à Brest ” [7]. C’est l’appel à projet local qui ouvre un espace chaque année pour une vingtaine d’initiatives [8].

Et si l’on mettait un dixième des moyens consacrés aux écoles d’ingénieurs, aux entreprises de hautes technologies, aux marchés virtuels pour l’écrit public ?


Pour accéder aux archives en ligne de la revue Quart Monde.

[1] Le réseau Créatif regroupe des responsables de dispositifs ou de lieux d’accès public soucieux de réduire les exclusions : http://www.creatif-public.net.

[2] Mél, e-mail, courriel : courrier électronique.

[3] Spip : logiciel libre qui permet de publier sur Internet sans passer par l’apprentissage d’un langage informatique. www.spip.net.

[4] Voir la rubrique “ expression ” du site Vie dans la cité de l’Observatoire des télécommunications dans la ville : www.telecomville-debat.org/vie-dans-la-cite/rubrique.php3 ?id_rubrique=10.

[5] Le réseau 13C est un lieu de croisement d’initiatives autour de l’Internet Créatif, citoyen et coopératif : www.i3c-asso.org.

[6] Écrit public : www.ecrit-public.net.

[7] La ronde des sites d’expression au pays de Brest : www.a-brest.infini.ft/article.php ?id_article=5.

[8] L’appel à projets : www.mairie-brest. fr/cnt/appelaprojets -2003.htm.