Marco Aurelio UGARTE

Développement et lutte contre la pauvreté : des chemins parallèles ?
Article extrait du n°187 « Internet : au service de qui ? » août 2003.

Mis à jour le dimanche 19 février 2006.

L’auteur : Issu d’une famille péruvienne très pauvre, Marco Aurelio Ugarte, professeur d’ethnologie à l’université de Cusco, n’a cessé de lutter pour plus de justice. Il fut l’un des cofondateurs du parti communiste révolutionnaire au Pérou. Après sa rencontre avec ATD Quart Monde en 1985, il fonde ce mouvement dans son pays.

Quand les plus pauvres ne deviennent pas acteurs du développement, celui-ci n’est pas humain. Mais comment les plus abandonnés pourraient-ils prendre part au développement si personne ne s’engage à leur côté ? Pour le professeur Ugarte, cet engagement est indispensable. Il l’a montré en retraçant l’action menée à Kuyo Grande (Pérou), dans un exposé donné lors des Journées du Livre tenues à Paris en février 2003 et publié ci-dessous.

N’étant pas un expert en développement, je partage simplement ici mon expérience de terrain au côté de familles en extrême pauvreté. Pour moi, un développement humain durable est indissociable d’un programme cohérent de lutte contre la pauvreté et vice-versa.

Un exemple, celui de Kuyo Grande, expliquera mon propos.

C’est une communauté rurale indigène, située à une cinquantaine de kilomètres de Cusco, dans le sud du Pérou : y vivent environ trois cents familles, soit à peu près mille cinq cents personnes, en majorité de langue quetchua. Je la connais depuis presque quarante ans, ayant commencé à la visiter au début de ma formation d’ethnologue.

L’expérience de Kuyo Grande illustre celle de milliers de communautés rurales et urbaines d’Amérique Latine qui, depuis la fin des années 1950, voient arriver chez elles une avalanche de projets sous les auspices de l’Agence pour le développement des Etats-Unis. A sa suite, de nombreuses organisations officielles et non gouvernementales ont initié des projets de développement sectoriels dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de la pêche, des routes, etc. Certains d’entre eux ont nécessité d’importants investissements économiques.

Si nous regardons quarante ans plus tard les résultats de ces efforts, nous observons que la communauté de Kuyo Grande a changé. Elle dispose maintenant d’un centre éducatif, d’un centre de santé, d’une route, etc. Pourtant, ces améliorations d’infrastructures n’ont pas été accompagnées par un développement intégral de la communauté susceptible d’assurer l’avenir des familles dans leur ensemble et une stabilité économique et sociale.

Pareille situation nous amène à reformuler la base du développement. Il nous faut penser à un développement qui mette l’homme au centre. Non n’importe quel homme, mais bien le plus exclu, comme le disait le père Joseph Wresinski en 1985 : « L’important est l’homme, et plus cet homme est abandonné, méprisé et écrasé, plus il a de valeur. »

Partir du savoir des plus délaissés...

Les projets qui ne prennent pas en compte la réalité des plus pauvres atteignent rarement ces derniers. Quand ils le font, ils aggravent la dépendance et l’insécurité des plus faibles dans leurs efforts pour surmonter leurs difficultés. Ce faisant, le fossé que la misère creuse entre les familles très pauvres et le reste de leur communauté, au lieu de se refermer, ne cesse de s’élargir. Il importe donc de permettre aux plus pauvres de compter comme acteurs du changement, de partir de leur savoir et de leur expérience. Gavino Yucra, de la communauté de Kuyo Grande, disait à ce sujet : « Quand les organisations non gouvernementales (ONG) nous quittent après avoir réalisé un projet, beaucoup de ces projets arrêtent de fonctionner. Cela est dû au fait que tous les membres de la communauté n’ont pas été consultés au sujet des travaux réalisés, dès leur origine. Par exemple, à Kuyo Grande, un réservoir d’eau pour l’irrigation a été construit mais les techniciens n’ont pas choisi le bon endroit. Ils avaient prévu qu’à l’endroit de leur choix, l’eau s’accumulerait pendant la nuit, mais ils ne savaient pas que nous, nous avons l’habitude d’irriguer nos terres pendant la nuit. Ils ne nous ont pas posé de question avant... »

L’échec de ces projets doit faire comprendre que nous ne pouvons pas déprécier les connaissances, la culture, le raisonnement de ces peuples. Repérer et savoir qui sont les familles les plus pauvres demande du temps et de la patience quand les financeurs demandent des résultats en un ou deux ans ! L’expérience nous l’apprend : rien ne pourra se faire pour les plus pauvres si nous ne commençons pas par reconnaître leur savoir, par respecter leur culture, leurs valeurs, leurs conceptions du monde et de la vie.

Progrès pour les uns, recul pour les autres ?

Le développement et l’éradication de l’extrême pauvreté sont assimilés au simple développement économique (infrastructures surtout) et à des projets paternalistes et d’assistance. Nous avons observé cette tendance pendant ces dix dernières années à Kuyo Grande.

Depuis 1995, cette communauté est entrée dans un processus de transformation, que beaucoup qualifient de développement.

Cette année-là, grâce à un financement de l’Etat, l’accès à la communauté fut assuré par la réalisation d’une route carrossable. Cette route relie plusieurs petites communautés qui étaient pratiquement isolées. Auparavant le voyage en voiture jusqu’à Kuyo Grande était une véritable odyssée, en particulier pendant la période des pluies. Dans l’impossibilité d’aller vendre directement leurs produits, les paysans se trouvaient à la merci des commerçants ; ceux-ci se déplaçaient pour leur acheter à des prix dérisoires leurs productions ou leurs travaux artisanaux. Avec cette route, entretenue en permanence, une entreprise de minibus a été créée. Elle relie chaque jour Pisaq à Chahuaytira en passant par Kuyo Grande, soit une distance d’environ vingt-cinq kilomètres. Les paysans de cette zone peuvent maintenant se déplacer jusqu’à Pisaq pour commercialiser leurs produits ou aller à l’hôpital et les enfants peuvent se rendre au collège.

En 1996, un projet d’électrification soutenu par l’Etat a débuté dans la communauté. Ce projet a d’abord marqué le pas car les paysans ne pouvaient assurer les paiements réguliers prévus pour son financement. En 1998, le gouvernement les dégagea de cette obligation et l’électrification fut alors menée à bien. En août 1999, l’électricité arrivait dans la communauté. L’impact de cette électrification est visible : les commerces ont augmenté, de petites entreprises artisanales sont nées et des appareils comme des radios et des télévisions sont entrés dans les foyers.

Nous pourrions en conclure que l’amélioration des voies de communication et l’électrification ont sorti de leur léthargie ces communautés rurales, celles-ci entrant ainsi dans un processus de développement. Bien sûr, cela est en partie vrai. Pourtant, comment réduire le développement à une simple croissance matérielle ? Il est aussi important de créer les conditions donnant à chaque personne les moyens d’en bénéficier. Faute de quoi les familles très pauvres subissent encore davantage le poids de la misère et de l’exclusion, à l’intérieur de leur propre communauté. Par exemple, leurs voisins ont maintenant l’électricité. Mais elles, elles continuent à s’éclairer avec des bougies et des lampes à pétrole. Ou encore, de nombreux élèves utilisent les minibus pour descendre au collège de Pisaq. Mais les enfants des familles les plus pauvres doivent, eux, continuer à faire le trajet à pied.

La lutte contre l’extrême pauvreté se réduit généralement à ce type d’actions qui excluent par nature - puisqu’elles ne prennent pas en compte toute la population. Ces actions seront donc seulement accessibles à une population moins pauvre, possédant déjà les moyens d’en bénéficier et de se développer.

A la recherche des plus désespérés

Pour assurer un développement intégral, il est nécessaire de partir de ce que vivent les plus pauvres, cela est certain. Mais cela demeure absolument insuffisant. Il faut aussi que des hommes engagent leur vie ou une partie de leur vie, pour marcher avec les plus pauvres, garantir la participation de ceux-ci et la continuité du projet.

Dans le cadre de nos actions avec le Mouvement ATD Quart Monde, nous sommes en train de construire un centre de formation à Kuyo Grande. Les responsables de la communauté nous ont demandé que l’ensemble de la construction soit réalisé sous le contrôle exclusif de l’équipe municipale. Pendant l’assemblée communale qui a débattu de cette question, les personnes les plus pauvres qui étaient présentes n’ont rien dit. Mais le lendemain, elle sont venues nous trouver pour nous dire : « Vous ne pouvez pas accepter que le centre de formation soit placé sous le seul contrôle de l’équipe municipale parce que dans ce cas, ce seront seulement leurs enfants et ceux qui leur sont proches qui profiteront de la formation donnée. Il n’y a que votre présence qui pourra garantir que nos enfants auront accès à cette formation comme tous les autres enfants. »

Le développement de tous exige que des hommes s’engagent pour aller à la recherche des plus exclus, à la recherche de ceux qui se trouvent plus en arrière, à la recherche de ceux qui ont perdu force et espoir à cause de la misère. Il n’y aura pas de développement humain si les plus abandonnés ne trouvent pas des personnes acceptant de marcher avec elles pour partager ensemble le savoir, l’amour et l’espoir.

La priorité au plus pauvre, un échec ?

Je voudrais pour conclure partager le chemin que nous avons construit à partir de notre action avec les plus pauvres dans la communauté de Kuyo Grande.

Quand nous avons commencé, nous avions pour référence fondamentale celle de la priorité aux plus pauvres. Notre premier défi fut d’aller à la rencontre de ceux-ci. Cela n’était pas facile ! Dans la pauvreté généralisée de la région andine, les habitants ne seraient-ils pas tous pauvres de manière identique ?

Peu à peu, nous avons découvert l’au-delà des apparences : à l’ombre d’une population pauvre vivait une population encore plus pauvre - avec laquelle nous devions bâtir des relations nous permettant de dépasser les barrières de la peur et de la méfiance. Nous avons commencé avec les enfants en utilisant des instruments comme les bibliothèques rurales ou la dynamique du Mouvement Tapori (branche enfance du Mouvement international ATD Quart Monde). Nous avons expliqué aux parents notre désir de partager le savoir avec leurs enfants.

A partir d’une meilleure compréhension des relations sociales à l’intérieur de la communauté, nous avons pu reconnaître les familles qui devaient être pour nous prioritaires. Nous avons développé différentes actions. Par exemple, un atelier de couture, programmé pour deux mois. Pourtant, les personnes que nous considérions comme prioritaires ont arrêté d’y participer, au bout de deux semaines. Seules terminèrent l’atelier celles qui disposaient des moyens pour y assister régulièrement, qui pouvaient donc compter sur d’autres ressources ou sur un soutien familial. Nous vivions la même expérience, par exemple, avec les enfants lors des temps forts d’été que nous appelions les festivals du savoir. Nous vivions cela comme un échec. Nous savions qui étaient les plus pauvres, nous allions à leur rencontre mais nous n’arrivions pas à faire qu’ils participent à nos actions. Plusieurs fois, devant cette frustration, nous avons interrompu des activités qui ne bénéficiaient qu’aux plus dynamiques.

Notre échec nous a appris la nécessité d’impliquer l’ensemble de la communauté. Sinon, la participation des plus pauvres n’aurait pas de suite. Nous avions donc à construire aussi des relations avec les « riches » de la communauté, avec les détenteurs du pouvoir communal.

Une fois de plus, le partage du savoir fut l’un de nos outils. Un des membres les plus aisés de la communauté accepta que ses enfants participent à Tapori et aux festivals du savoir. Nous l’avions rencontré lorsque nous programmions un festival du savoir. Il nous avait alors demandé de centrer cette action sur un renforcement scolaire, connaissant le faible niveau de l’éducation en zone rurale et s’inquiétant pour la scolarité de ses enfants. L’expérience fut positive : pendant les trois mois de vacances, les enfants ont revu et acquis beaucoup de choses qu’ils n’avaient pas bien assimilées pendant l’année.

Les étés suivants, cet homme permit aux festivals du savoir de continuer. Il fit comprendre aux familles aisées de la communauté qu’elles devaient soutenir financièrement cette action. Un système d’inscriptions selon les possibilités de chaque famille fut organisé, les mieux loties soutenant les plus démunies.

Réussir des projets avec tous...

Actuellement, nous commençons un projet de formation intégrale avec des ateliers de céramique réfractaire, de menuiserie, de tissage et de boulangerie. Ce projet s’appuie sur la participation active de la communauté - ceux qui possèdent davantage soutenant ceux qui possèdent moins. Dés le début, nous avons associé tous les membres de la communauté sans exclure personne. Nous avons pris part aux assemblées communales, nous avons parlé aux uns et aux autres pour dégager des points de convergence qui ont mis en route le projet.

Une étape a permis la participation de l’ensemble de la communauté. Les deux premiers modules du bâtiment ont été réalisés dans le cadre des faenas communales. Il s’agit de journées de travail collectif auquel participe l’ensemble de la communauté. Ces faenas appartiennent à la tradition andine. Grâce à l’engagement de l’ensemble de la communauté, les plus pauvres seront, selon nous, pleinement partie prenante de ce projet.

Ainsi, peu à peu, beaucoup de familles en grande pauvreté ont compris que la misère n’est pas une fatalité. Elles ont trouvé la force de se mettre au service de familles encore plus écrasées

qu’elles-mêmes. Et les autres, moins dépourvues, bougent aussi. En voici un exemple. Lors de l’enterrement d’une femme très rejetée, sa famille a commencé à marcher en portant le cercueil sur des bouts de bois. Mais elle n’est pas restée seule. D’autres personnes dont des plus riches sont sorties pour se joindre au cortège ; certaines ont porté le cercueil sur leurs épaules.

Nous n’avons ni le désir ni la prétention de détruire la misère au Pérou à nous seuls ! Les autorités nationales et locales ont un rôle important à jouer et c’est leur responsabilité. Nous voulons seulement montrer qu’il est possible de réussir des projets avec les plus pauvres quand ceux-ci sont mis au centre. Nous autres, dans la région andine, nous savons rire, chanter, pleurer aussi, oui, nous savons être heureux.


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