Jocelyne LANDRE

Quand tu te sens apprendre, tu es capable de donner
Article extrait du dossier n°185 « Apprendre, le désir et le droit », février 2003.

Mis à jour le jeudi 23 février 2006.

L’auteur : Jocelyne Landré habite Paris et est la maman de quatre enfants.

Quand des conditions de vie difficiles vous ont empêché d’apprendre à l’école, la scolarité de vos propres enfants peut vous donner l’envie et le courage d’accéder vous aussi à la lecture. L’auteur dit comment cette étape franchie peut transformer une vie.

J’ai passé mon enfance dans un bidonville. Mes parents étaient gitans et n’étaient jamais allés à l’école, en partie à cause de la guerre. Je me suis arrêtée en classe de quatrième de transition. Dans notre famille, si un enfant ne voulait pas apprendre, mes parents n’insistaient pas : ce n’était pas important pour eux. Nous pouvions nous débrouiller sans cela. Il n’y avait chez nous ni livre, ni crayon. Lorsque ma mère est décédée, j’avais douze ans. Ma sœur aînée s’est occupée de ses petits frères et sœurs. Je me souviens qu’elle criait pour que nous fassions nos devoirs. Mais comment aurais-je pu les faire puisque je ne parvenais pas à déchiffrer les mots ? J’ai été placée par la DDASS (direction départementale de l’action sanitaire et sociale) dans un foyer tenu par des religieuses. Là, on a voulu me remettre sur le chemin de l’école. Cela n’a pas été facile. J’étais plutôt rebelle, je refusais en même temps l’école et le foyer. Je me disais que j’avais le temps et que j’apprendrais plus tard. Si j’avais su, je me serais investie alors. Quand j’ai eu seize ans, ma sœur est venue me chercher pour que j’aille travailler. Je ne savais toujours ni lire ni écrire. C’était difficile à gérer. J’ai reçu en pleine figure toutes sortes de réflexions. J’avais honte, j’étais mal à l’aise. Tout au fond de moi, j’avais cette envie d’apprendre et je pensais « Quand j’aurai un enfant, j’apprendrai. »

Le déclic

Lorsque je ne savais pas lire, je me sentais comme handicapée, je n’osais pas parler. Je me disais : « Je n’ai rien à voir avec les personnes qui savent lire. Je ne fais pas partie de ce monde-là. » Je n’osais pas communiquer, même par téléphone. Je n’osais pas affronter les personnes instruites, comme les médecins... Je me sentais toujours au ras du sol. Pourtant j’étais persuadée que toute personne humaine peut apprendre et donner. Je pouvais communiquer quand on me parlait avec des mots simples que je comprenais.

Le déclic d’apprendre s’est fait quand j’ai eu mon premier enfant, à vingt-deux ans. On m’a dit : « Il faut parler à ton enfant qui est dans ton ventre. » Je pensais : « Qu’est-ce qu’ils racontent ces gens-là ? ». J’ai quand même essayé et j’ai vu que ça fonctionnait. J’ai voulu comprendre le développement du nourrisson, quand il commence à marcher... Comme j’avais beaucoup souffert, je ne voulais pas que mon enfant souffre aussi. Les enfants viennent au monde pour apprendre, pour connaître. Le développement de mon fils a fait mon développement à moi. Quand il est entré en maternelle, j’ai voulu apprendre en même temps que lui. Cela me faisait plaisir d’apprendre les mots qu’on lui apprenait. Mais, au fur et à mesure qu’il grandissait, il y avait des choses qui pour moi étaient compliquées. J’ai demandé à une alliée d’ATD Quart Monde de m’aider. Elle est venue tous les mercredis m’apprendre à lire et à écrire. J’aurais pu aller dans les cours d’alphabétisation pour les étrangers. Mais seule avec mon fils, j’apprenais plus facilement et je pouvais continuer toute la semaine. C’est comme cela que je me suis bien développée, en suivant mes trois enfants. J’étais plus à l’aise avec eux...

La lecture, c’est tout un développement. Aujourd’hui je lis des livres d’enfants pour mon quatrième et des romans pour moi. La lecture, ça emmène loin. Il n’y a pas longtemps, j’ai lu un livre sur les gitans. Cela me rappelait ma vie. Cela me faisait plaisir de lire la vie de quelqu’un qui a eu la même histoire que moi. Rien que de sentir que les mots correspondaient à ma vie ! La lecture, c’est important, c’est un fruit de la vie. J’apprécie chaque jour le fait de savoir lire. Quand tu sais lire, tu veux apprendre encore plus, tu as le courage de faire des lettres, de communiquer avec les autres, tu peux parler.

La première fois que je me suis vraiment sentie à l’aise, c’est le jour de mon baptême. Je suis arrivée à lire mon texte devant une centaine de personnes. J’étais tellement heureuse. Je n’étais pas seule, j’avais appris avec mon petit, moi qui étais adulte. C’était beau !

Le rôle de mère

J’ai toujours tenu et je tiens encore à ce que mes enfants fassent leurs devoirs sérieusement. Je veux qu’ils réussissent à l’école. Je les suis. J’avais remarqué que Julien avait des problèmes. Les instituteurs me disaient que non et puis ils s’en sont rendu compte et il a fait deux ans d’orthophonie.

Je me suis aussi bagarrée pour mon fils. L’éducatrice voulait le placer dans un foyer et le mettre dans une école qui fait partie de la DDASS. Moi j’ai dit non. Je voulais trouver une école où il serait bien. J’ai cherché. Mon employeur m’a parlé des Orphelins Apprentis d’Auteuil (fondée en 1886 à Paris, la Fondation Les Orphelins Apprentis d’Auteuil, reconnue d’utilité publique en 1929, accueille, éduque et forme à la vie active des jeunes en difficulté en France et dans le monde) car il y avait été animateur quand il était étudiant. J’ai écrit à cette école, qui correspondait à notre situation. Cela me plaisait parce qu’elle laissait aux enfants le temps d’apprendre, de se développer, et il n’y avait pas beaucoup d’élèves dans chaque classe. L’éducatrice n’a pas été contente de mes démarches et de mon choix. « Je ne comprends pas, m’a-t-elle dit. Vous brûlez les étapes. Vous ne savez ni lire ni écrire et vous vous permettez de faire notre travail. » Je voulais de moi-même trouver l’école et elle, ne prenait-elle pas mon rôle de mère ? Je me suis battue pour avoir le dernier mot. Quand on voit que mon fils prépare maintenant son Bac, on voit bien que c’était la meilleure solution. C’est comme quand tu plantes une fleur, il faut lui laisser le temps de pousser.

Capable de donner

Je me suis investie dans la bibliothèque de rue du quartier. Cela m’a aidée à connaître des enfants et leurs parents, à avoir un contact avec beaucoup de personnes de cultures différentes. Le développement de l’intelligence, c’est comme plein de vaisseaux qui vont un peu partout et qui irriguent tout le corps. Chaque personne est différente, t’apporte quelque chose et toi aussi tu lui apportes. J’apprenais à connaître leurs cultures et ils découvraient la nôtre. Je me suis aussi investie à l’école pour comprendre comment elle fonctionne.

J’ai maintenant quarante ans. Quand je regarde en arrière, je me dis que si j’avais été seule, peut-être que je n’aurais pas eu ce courage. La solitude, ça tue, ça détruit tout, tu n’as aucun maillon auquel te raccrocher. Il y a eu un moment dans ma vie où j’étais au fond du puits. Je me suis dit : ce n’est pas une solution. J’ai toujours trouvé une main qui s’est tendue vers moi. La souffrance, c’est comme une maladie, ça met longtemps à se soigner. C’est la thérapie de la vie qui est très longue. La souffrance, ça marque beaucoup sur le physique, et l’aspect physique marque l’humanité de la personne. Quand on rencontre quelqu’un marqué par la vie, les contacts sont moins faciles. Je pense à un monsieur qui disait beaucoup de choses intelligentes mais qui ne pouvait pas les utiliser parce qu’il était trop marqué par sa souffrance. Il faut donner une chance à des personnes comme lui.

Maintenant que j’ai appris à lire, que j’arrive à me débrouiller, j’aimerais comprendre les autres, aider mon prochain. Je veux continuer à apprendre, à être utile. Quand on t’a donné et que tu as mûri avec ce qu’on t’a donné, tu as envie, tu as besoin de faire quelque chose. J’ai envie de partager ce que j’ai reçu de la vie.


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