Nixon PACHECO Jr.

Moise, Martin Luther King, mon grand-père... et moi
Article extrait du dossier n°185 « Apprendre, le désir et le droit », février 2003.

Mis à jour le jeudi 23 février 2006.

L’auteur : Nixon Pacheco Jr. est un jeune père de famille qui, enfant, a participé au programme des bibliothèques de rue du Mouvement Quart Monde à New York.

En novembre 2000, le Mouvement Quart Monde / Etats-Unis organisait un séminaire « Révéler le potentiel caché : comment les enfants vivant dans la pauvreté durable peuvent apprendre et développer leur créativité, leur réflexion et leurs aptitudes à communiquer ». L’auteur y a apporté sa contribution. En voici des extraits.

(Ces extraits, déjà parus dans The Fourth World Journal (FWJ vol. 34, n°.3, sept. 2002), ont été traduits de l’américain. Voir l’entretien avec B. et G. Tardieu « Observer nos pratiques de changement » dans Quart Monde n°182.)

Quand j’ai reçu mon diplôme de fin d’étude du lycée, il y a trois ans, j’ai pensé à toute ma famille et à ce qu’elle avait fait pour que j’y arrive. Je suis le premier de toute ma famille à avoir achevé mes études secondaires.

Qu’est-ce qui m’a aidé à réussir ?

Beaucoup de choses. Premièrement, je suis resté scolarisé. Tenter d’y arriver à New York est vraiment dur : trop de pression, les rues, tout. Je n’ai pas eu à subir tout cela. J’avais vu mes oncles et tous les autres avant moi. Ils ne pouvaient se concentrer. Mon père m’en a sorti. Je suis allé à Salem puis à Boston.

On m’a vraiment aidé le long du chemin. Avec M. Diaz, en sixième, ce n’était pas de la rigolade. (...) Il a mis mon bureau à coté du sien et les a attachés. Je n’avais pas d’autre choix que de travailler. Il faisait des choses comme cela pour capter notre attention. Il nous montrait qu’il se souciait de nous. Si cela lui avait été égal, il aurait simplement laissé la classe faire n’importe quoi. Et alors, qu’est-ce que nous aurions appris ? Dans notre environnement, la discipline, être capable de se contrôler, c’est très important. C’est une valeur que vous allez devoir garder toute votre vie. Apprendre à se maîtriser, savoir quand parler, quand ne pas parler, c’est tout aussi important qu’apprendre à lire. Vous ne pouvez pas apprendre à lire, vous ne pouvez rien apprendre, si vous ne pouvez vous maîtriser.

Mon père a joué un grand rôle. J’allais avec lui aux cours du soir que Jim, un allié du Mouvement Quart Monde, lui donnait à la Maison Quart Monde pour apprendre à lire et à écrire. Comme il faisait de son mieux ! J’étais un jeune enfant alors et c’était important pour moi que mon père essaye de faire quelque chose pour s’en sortir.

Je me souviens d’un livre en bois...

Je me souviens aussi, à la bibliothèque de rue où mes tantes me conduisaient, d’un gros livre en bois avec des roues qui s’ouvraient : à l’intérieur il y avait des livres d’enfants. Des fois, je repense à ce livre ! Je pense que mon grand-père savait que c’était ce qu’il fallait pour nous. Et Vincent (Voir The Human face of poverty, 1990, éd. The Bootstrap press, 148 pages, par Vincent Fanelli ; voir aussi Clare Mc Carthy « Apprendre à New York » dans Quart Monde n°174), un volontaire, était un ami de la famille. Cela aussi, c’était important.

Il n’y avait pas de livre chez nous. Peut-être des petits livres ici et là, mais pas de livres à lire pour nous les enfants. Aujourd’hui, ma fille qui a deux ans maintenant, a déjà plein de livres. Elle ne grandit pas du tout comme moi j’ai grandi. Je veux être certain qu’elle ne sera pas exposée à la grande pauvreté, submergée par des tas de gens et par des cafards ou des rats.

Quand j’étais enfant, il n’y avait pas d’activités dans le quartier, à part la bibliothèque de rue. C’est tout ce dont je me souviens. Là, on regardait les livres et en fait, on lisait car c’était une chose sur laquelle les gens insistaient. Si vous faites quelque chose qui est éducatif et amusant en même temps, et qu’il n’y a rien d’autre, alors vous allez trouver quelque chose que vous aimez faire. Vous pouvez alors apprendre quelque chose tout en vous amusant.

La bibliothèque de rue nous a appris des tas de choses. Nous tous qui y allions, nous étions à l’état brut. Je veux dire que nous avions des capacités à l’état brut. Le potentiel était là, mais il fallait qu’on nous enseigne, parce que nous n’apprenions pas dans les rues. A la bibliothèque de rue, on le comprenait.

Une autre chose que le Mouvement Quart Monde nous apportait : des occasions d’aller en vacances ensemble, ma famille et la famille des volontaires. Je me souviens d’une photo où nous sommes tous assis autour d’une table, les deux familles ensemble. Ca, c’est de l’éducation. C’est bon pour les enfants. Juste être assis autour de la table. Quand j’étais enfant, nous ne nous asseyions jamais autour d’une table, du moins pas tout le monde en même temps. C’était ainsi dans notre vie. C’est très important que j’aie pu faire cette expérience.

Pour que les enfants réussissent, vous devez insister sur l’importance de la famille. Tout ce qu’ils font va se refléter sur la famille. Donc s’ils apprennent à lire et à écrire, cela va avoir un effet positif sur la famille tout entière. S’ils commettent un crime, cela va se refléter d’une mauvaise manière. Les enfants feront de gros efforts si vous les leur demandez, parce qu’ils veulent que leur famille soit fière d’eux. Je ne pense pas que les enseignants accordent suffisamment d’importance à la famille.

Si les parents pouvaient se sentir plus à l’aise avec le personnel de l’école, l’enseignant ou le conseiller d’éducation, ils se sentiraient probablement plus libres pour communiquer ce qu’ils voient à la maison ou ce qu’ils pensent que leur enfant a besoin d’apprendre. Si vous connaissez l’enseignant, vous serez mieux capable de lui parler de ce dont votre enfant a besoin. Sinon, vous n’allez pas insister sur les lacunes de votre enfant avec cette personne.

Je suis fier de ma famille

Je suis sûr d’une chose : c’est que cela a été un combat. Mais la famille est restée unie. C’est de cela dont je suis le plus fier, qu’au sein de la famille nous nous sommes tous soutenus. Si personne ne tient à vous, ce n’est pas la peine de lutter. Vous vous donnez du mal, vous faites des efforts parce qu’il y a quelque chose au bout du tunnel, parce que les autres comptent sur vous.

Les enseignants doivent renforcer cette fierté de la famille. C’est ce que le Mouvement Quart Monde a fait pour moi. Fanchette et Vincent et tous les autres volontaires de ce mouvement ont toujours montré beaucoup de respect pour ma famille, pour mon grand-père. Ils m’ont aidé à acquérir un sens de l’histoire, de toute la situation. Ils m’ont aidé à voir qui était vraiment mon grand-père. Il était un symbole. Pour moi, il était comme Moïse. Il nous a conduits vers l’inconnu, pour nous donner de meilleures opportunités. Il est venu de Porto Rico, sans savoir ce qui l’attendait, pour nous donner la chance de réussir. Il pressentait probablement la situation.

Venir de Porto Rico aux Etats-Unis, c’était prendre un risque. Moïse n’a jamais vu la terre promise et mon grand-père n’a jamais vu sa famille sortir de la pauvreté. Martin Luther King n’a jamais vu de couples mixtes marcher dans la rue comme nous le voyons quotidiennement de nos jours, mais il a commencé le rêve, il a fait les premiers pas pour que cela se réalise. Mon grand-père ne m’a jamais vu réussir mes études secondaires. C’est pourtant lui qui m’a engagé dans cette direction pour me montrer comme c’était important, comme la famille est importante. C’est pourquoi j’ai ces valeurs aujourd’hui. Et je vais les transmettre à ma fille. Je pense que c’est aussi le travail des enseignants et des éducateurs d’exprimer ce sentiment aux jeunes, de donner une idée générale de la façon dont les gens avancent petit à petit... Tout le monde ne va pas voir s’accomplir le rêve, mais quelqu’un fait les premiers pas, met le train en marche, alors les générations progressent et le rêve s’accomplit.


Deux intervenants

« La relation entre le père de Nixon et le savoir m’a frappé. C’est bien que l’apprentissage soit un plaisir, mais parfois les choses deviennent agréables parce que vous les connaissez. En tant qu’enseignant, je me suis débattu avec cela tout le temps. Les jeunes me posent des questions importantes comme ceci : « Monsieur Page, pourquoi ne rendez-vous pas les choses plus amusantes ? J’aime ce que vous faites, mais... » Je ne sais pas rendre les choses plus amusantes mais je sais qu’ils peuvent trouver un peu de plaisir, d’amusement et de satisfaction s’ils s’y engagent et s’y mettent vraiment. »

Maurice Page, enseignant, coordinateur pour les mathématiques des lycées de Cambridge, Massachusetts.

« Une devise m’est venue à l’esprit : « Compte sur les autres, les autres comptent sur toi. » L’histoire de Nixon renforce ma conviction que votre réussite n’est jamais vraiment la vôtre. Ceci va à contre-courant de ce que l’on est souvent amené à penser dans cette société. A partir de mon travail dans les bibliothèques de rue, j’ai compris ce que Nixon nous enseigne : « Pour que les enfants réussissent, vous devez insister sur l’importance de la famille. Les enfants feront de gros efforts parce qu’ils veulent que leur famille soit fière d’eux. »

Jill Cunningham, volontaire d’ATD Quart Monde.


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