Jean BEDARD

De l’estime de soi
Article extrait du dossier n°178 (2001/2) « Enfants placés »

Mis à jour le mercredi 15 mars 2006.

L’auteur : Jean Bédard, 51 ans, écrivain, a travaillé pendant plus de vingt ans dans les services de la protection de la jeunesse du Québec. Il a été l’artisan principal d’un guide d’intervention, Les familles en détresse sociale (Anne Sigier, 1998). Il a publié récemment Maître Eckart, (Stock, 1998) et Nicolas de Cues, (Hexagone, 2001).

(Propos recueillis par Xavier Verzat)

Face à cette opération à haut risque qu’est le placement d’un enfant, l’essentiel n’est-il pas de tisser des relations de confiance avec ses parents ? Elles seules préservent, voire renforcent, l’estime de soi, sans laquelle rien n’est possible...

Xavier Verzat : “Placement”, “détresse sociale”, comment ces mots sont-ils entrés dans votre vie ?

Jean Bédard : J’ai été moi-même un enfant tôt placé. Je viens d’une famille très pauvre, mais pas en détresse sociale. Mes deux parents étaient instruits, mais autodidactes. Ma mère est tombée malade quand j’avais un an et demi environ. Toutes mes sœurs ont été placées dans la famille autour. A défaut d’une autre solution, on m’a placé à la crèche. J’y ai vécu pendant six mois. Quand mes parents sont venus me chercher, eh bien ! ce n’était plus mes parents, en ce sens que je n’étais plus capable de leur faire confiance. Par exemple, je refusais que ma mère me donne mon bain ou qu’elle me voie nu. C’était une façon de lui dire : tu n’es plus ma mère. Chaque fois qu’il raconte cette période, mon père (il a aujourd’hui 84 ans) pleure à chaudes larmes. Il dit : “ Tu n’étais plus le même enfant ”

Par la suite, j’ai fait différentes études en philosophie et en psychopédagogie et je suis allé enseigner en Abitibi (au nord-ouest du Québec) à des enfants très défavorisés.

Là, avec mon épouse, nous sommes devenus famille d’accueil pour une jeune fille de douze ou treize ans : l’expérience la plus difficile de ma vie. Cette enfant-là s’isolait et il était impossible d’établir un lien quelconque avec elle. Extraordinairement malmenée durant toute son enfance, elle avait été forcée à la prostitution. Elle est retournée dans une vie de misère dont à l’époque je n’avais pas idée.

Après une telle expérience, j’ai changé d’orientation et repris mes études. Ma mère, infirmière, s’occupait de toutes sortes de misérables qui venaient habiter à la maison, un vrai “ centre communautaire ” où nous étions carrément entassés les uns sur les autres. Je m’étais dit que jamais je ne ferai du travail social : “ Je vais aller à l’université et me sortir, moi, de la pauvreté... ” Toute ma vie, j’ai été habité par ça.

Lorsque j’ai commencé en service social, je n’arrivais pas à faire de l’intervention familiale individuelle, avec la psychothérapie que l’on nous avait apprise. Je fus l’un des premiers au Québec à développer des groupes d’entraide pour permettre aux gens de partager leurs problèmes communs et essayer de trouver des solutions ensemble.

Quand est arrivée la loi de la protection de la jeunesse en 1977, une très bonne loi au demeurant, j’ai pensé que nous devions avoir une exigence de rigueur parce que nous devenions de véritables chirurgiens familiaux. Un chirurgien ne peut faire une transplantation du cœur sans être absolument certain qu’il n’y a pas d’autre possibilité...

Je me souviens d’une situation particulièrement dramatique, qui a marqué un tournant important dans ma vie, en 1980.

Une famille de 5 enfants vivait dans un milieu très pauvre, sans eau courante et sans possibilité de se laver. Les enfants devaient se lever tôt le matin pour aller chercher de l’eau au petit ruisseau, en contrebas de la maison. J’ai eu l’impression que parents et enfants s’aimaient beaucoup mais la seule chose que je voyais, c’est qu’ils vivaient dans une pauvreté inacceptable.

Au comité qui avait à décider si on devait ou non placer les enfants, j’ai dit : “ Avec l’argent qu’on serait prêt à dépenser pour le placement, on pourrait acheter une pompe à eau, installer un bain, restaurer le bâtiment... ” Personne ne m’a suivi. Les enfants ont été placés. Je ne l’ai pas accepté. J’ai remis ma démission le lendemain.

J’ai pris du temps pour réfléchir à ce que j’allais faire. Deux ans plus tard, j’ai plutôt fait de l’intervention communautaire auprès des jeunes de milieux très défavorisés.

X.V. : Quels principes fondamentaux d’action devraient garder en tête les personnes qui ont affaire à cette question du placement ?

J.B. : La question du placement ne doit pas être dissociée de la question de la détresse sociale. IL importe donc d’abord de lutter contre la pauvreté et contre la détresse sociale, qui sont les causes du placement.

Le problème éthique auquel on est confronté est à peu près le suivant. Une fois évaluée très sérieusement la situation très difficile d’une famille, si l’on conclut qu’il y aurait moyen d’aider cette famille sans placer ses enfants et que ces moyens-là n’existent pas (logement, ressources financières, etc.), que fait-on ?

Certaines familles en grandes difficultés ont besoin d’une “ prothèse sociale ”, par exemple, la présence d’une autre famille bien insérée dans le milieu, capable d’établir des liens solides avec la famille en détresse sociale et de la soutenir. Ce type de parrainage existe au Québec, mais il est rare. On est là devant un terrible dilemme. Si on laisse les enfants sans soutien dans ce contexte-là, le pronostic sur leur itinéraire est véritablement négatif. Et si on les place, on les entraîne dans un itinéraire qui ne sera pas forcément meilleur.

A l’heure actuelle, au Québec, le travailleur social dispose de moyens d’aide très insuffisants. Il a uniquement deux outils, le tribunal et le placement. En outre, il ne peut pas intervenir tant que la situation n’est pas très grave. Intervenant tard, en état de crise sévère, il a recours au tribunal et au placement !

X.V. : Mais vous avez été vous-même organisateur communautaire. N’est-ce pas aussi une forme de réponse ?

J.B. : Théoriquement on pourrait dire oui. En pratique, il est très difficile d’avoir une intervention structurée. Il faudrait une stratégie à trois dimensions : développement économique et social, développement communautaire et intervention familiale. Pour cela il faudrait pouvoir travailler en équipe. Ensemble définir une stratégie d’action non pas pour telle ou telle famille, mais au niveau du développement social de toute la communauté. Or cela se fait très rarement sauf, par exemple, dans la région de Magog.

L’obstacle le plus grand, c’est la question des attitudes. Lorsqu’on a affaire à des gens en détresse sociale, il faut déjà comprendre leurs souffrances pour ne pas les aggraver. Dans un hôpital, tous les personnels sont sensibles au fait qu’un grand brûlé est atteint non seulement dans son corps mais aussi dans son image corporelle. Tout le monde agira en conséquence. Pour les grands brûlés sociaux, blessés au plus profond d’eux-mêmes, il faut faire extraordinairement attention à ne pas aggraver leurs difficultés au niveau de l’estime de soi. Très souvent, hélas, l’intervenant social ne comprend pas la détresse sociale.

X.V. : Mais alors quel type de préparation personnes impliquées dans des devraient avoir les démarches de placement ?

J.B. : Cela déborde la question du placement... Au Québec, la loi de la protection de la jeunesse souligne la responsabilité des parents vis-à-vis de leurs enfants. Toute l’attention est concentrée sur cet aspect. On va déjà parler des parents qui négligent leurs enfants. Alors, que va observer le travailleur social arrivant dans une famille ? Il va regarder la relation entre les parents et les enfants : ces parents négligent-ils l’enfant ? A ce moment-là, il n’a pas conscience du contexte : il s’agit probablement d’une famille négligée par son environnement ! Cette prise de conscience n’a pas fait partie de sa formation. Il parlera donc, par exemple, de l’incapacité de la mère à assurer correctement l’alimentation de ses enfants.

Lorsque des parents reçoivent l’ordonnance de placement - où dans un langage judiciaire il leur est dit qu’ils ont négligé leur enfant - il y a comme une rupture de confiance parce qu’on a touché à un point grave, à savoir l’estime de soi. Si on n’est pas capable d’établir avec une famille une relation de confiance, on ne peut rien faire. Ne pouvant rien faire et ne pouvant accepter que des enfants continuent de vivre dans une situation terrible, on les arrache alors à leur famille. Un grand nombre de placements sont dus à l’incapacité de notre système de protection d’établir une relation de confiance avec les gens. En amont de la question du placement, il y a la question de la capacité à établir une alliance avec les personnes en détresse sociale.

X.V : Vous soulignez que les familles en détresse sociale doivent pouvoir contribuer et pas seulement recevoir. Comment l’avez-vous appris ?

J.B : J’ai immédiatement constaté l’incroyable efficacité des groupes d’entraide. Je me suis rendu compte que les relations favorables à la croissance de l’estime de soi sont des relations symétriques ou égalitaires et réciproques. Si je donne quelque chose à quelqu’un, cette personne-là doit me donner quelque chose parce que, ce qui est valorisant, c’est de donner. Quand on reçoit un enfant, en psychologie, on sait que si l’enfant fait un dessin et nous en fait spontanément cadeau, cela favorise la relation.

D’une certaine façon, on n’est pas loin de l’évitement du placement. Un placement est une chirurgie à très grand risque. Lorsque l’on envisage une intervention risquée, ce n’est qu’après avoir auparavant tout fait pour l’éviter tant le risque de survie est mince. Je veux dire ici survie de l’estime de soi, survie de la continuité de son parcours, survie de la confiance que l’on peut avoir. Transplanter le lien d’attachement d’un enfant, c’est vraiment jouer sur la nervure psychique d’un être humain et risquer de briser le nerf psychique et social de la personne. Tout, absolument tout, doit être entrepris pour l’éviter.

Deux sortes de placements sont à distinguer.

Le première, c’est un placement subsidiaire ou temporaire, qui vise à aider une famille en grande difficulté. Il doit être extrêmement bref, par petites périodes, par exemple, une journée par semaine, même pendant longtemps. L’objectif n’est pas de transférer le lien d’attachement mais au contraire de renforcer ce lien avec les parents biologiques. La famille d’accueil est alors une aide à la famille naturelle, qui le comprend bien ainsi.

Il n’est absolument pas question ici de placer un enfant pendant six mois, comme cela fut mon cas. Ce serait un traumatisme grave pour un enfant, quelle que soit la qualité du placement. Un enfant ne peut pas avoir deux liens d’attachement.

Actuellement au Québec, le plus souvent faute d’une évaluation rigoureuse, ni le travailleur social, ni la famille d’accueil, ni l’enfant, ni ses parents ne savent quelle sera la durée du placement, ni l’objectif poursuivi. Quand j’ai été famille d’accueil, je ne l’ai jamais su. Devais-je remplacer les parents de l’enfant ou bien aider l’enfant à avoir une meilleure relation avec ses parents ? Comment voulez-vous aboutir à un résultat sensé ?

Il y a des enfants qui vont vivre jusqu’à quatorze déplacements, sans jamais savoir sur qui greffer leur lien d’attachement. Cela fait des enfants carrément déracinés, qui vont directement vers la détresse sociale.

L’autre type de placement, plus rare, c’est celui où il est dit que plus rien ne peut être tenté avec la famille naturelle. Il faut alors envisager une transplantation définitive du lien d’attachement par une forme d’adoption sociale, quand l’adoption légale est impossible. L’enfant doit pouvoir vivre de façon très stable dans une famille qui le considérera comme son enfant. Certaines situations de misère sociale ont des conséquences si graves pour l’enfant qu’elles obligent à prendre cette décision-là. Malheureusement les services sociaux ne sont pas toujours capables d’assurer la stabilité et le développement de ces enfants.

X.V. : Cela pose la question de l’accompagnement des familles d’accueil...

J.B. : Actuellement, le soutien aux familles d’accueil est très faible. Beaucoup de jeunes, après une série de placements successifs, finissent par se retrouver dans des centres de détention. Il faut aussi noter, à propos de ce placement en famille d’accueil, une constante de toute l’histoire des pauvres : une forme d’exil des enfants loin de leur milieu d’origine. Faute de disposer des moyens d’aider leur milieu d’origine, ces enfants sont déracinés et enracinés dans des familles plus riches. C’est inadmissible.

On a déjà une attitude extrêmement oppressive envers les pauvres : on les emprisonne plus que d’autres et on leur arrache leurs enfants pour les donner à des gens plus riches. Voici un exemple, dans le cadre d’un placement temporaire dont l’objectif est d’aider le lien d’attachement entre les parents et l’enfant. Dans une famille de cinq enfants, deux ont été placés. Ils reviennent habillés avec une veste de cuir, des bottines... Cela crée une difficulté aux parents naturels qui nous reprochent : “ Je ne peux pas payer ça à nos autres enfants ” !

X.V. : La pensée et les opinions des parents en situation de détresse sociale sont-elles recueillies ?

J.B. : Les groupes d’entraide entre parents qui vivent des placements peuvent jouer un rôle capital. Que ces parents-là puissent se rencontrer pour échanger sur ce qu’ils vivent, au niveau de l’estime de soi, de l’intégration : “ Je ne suis pas seul à vivre une telle situation ” C’est très simple à faire et très efficace.

Un autre aspect touche au lien entre la famille d’accueil et la famille naturelle. S’il y a une compétition pour avoir le lien d’attachement de l’enfant, on est perdant. Si ce lien ressemble au lien entre un parent et la personne qui garde son enfant à la garderie, le parent n’a pas le sentiment d’un concurrent à sa compétence parentale. C’est ce type de relation qui doit exister lors d’un placement temporaire. L’enfant doit pouvoir le comprendre et alors on part gagnant. La première précaution à prendre est de “normaliser” le placement. Il faut faire comprendre à la famille en détresse sociale que tous les parents placent un moment leur enfant pour diverses raisons. Le pauvre, lui, n’a pas les moyens d’être soutenu par d’autres familles. Le placement est une subvention financière pour aider une famille à faire garder ses enfants afin de pouvoir mieux résoudre certaines difficultés. Cette intervention se fera pour renforcer le lien entre l’enfant et ses parents et non pas le contraire - il faut le répéter car la première réaction d’un parent, c’est de penser qu’on lui enlève ses enfants parce qu’il est incompétent.

X.V. : Quels sont les éléments positifs qui peuvent donner espoir à tous ceux qui sont préoccupés par les familles en détresse sociale ayant à faire face à un placement ?

J.B. : J’ai parfois l’impression que l’espoir est presque au fond du désespoir. Le système de service social achoppe tellement, la souffrance est rendue tellement grande chez les intervenants eux-mêmes comme chez les familles en détresse sociale... Les intervenants donnent des signes de détresse psychologique. Le niveau de roulement du personnel est extrêmement élevé. Cela peut apparaître très pessimiste mais j’y vois un signe d’espoir : de plus en plus les intervenants sociaux considèrent que le salut ne viendra pas de l’Etat. Je les vois se solidariser entre eux et avec les pauvres. Les groupes qui travaillent vraiment en équipe s’associent avec les organismes communautaires parce qu’ils se rendent compte que seule la solidarité va permettre quelque chose.


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