Les migrants, une question posée
Revue Igloos n°82/1974 et Revue Quart Monde n°197/2006.

Mis à jour le vendredi 26 mai 2006.

RUBRIQUE : A RELIRE. Revue Quart Monde n°197/2 - 2006, p. 51. Les migrants, une question posée.

[(En 1974, la revue Igloos ( à laquelle succéda la Revue Quart Monde ) publiait une étude engagée par ATD Quart Monde et entreprise dans le cadre de l’Unesco, de septembre 1973 à juin 1974, « sur les risques de sous-prolétarisation qui pèse sur les jeunes migrants les plus défavorisés », en voici la préface.)]

Chaque jour, nous les côtoyons, dans la rue où ils creusent des tranchées, posent des canalisations, sur les chantiers, dans les cours des usines, sur les quais, en un mot sur tous les lieux de travail. Nous nous sommes faits à eux, accoutumés à les voir à ces travaux dont, souvent, les Français ne veulent plus. A vrai dire, nous avons l’impression de les avoir toujours rencontrés ainsi, peinant à nos côtés. D’ailleurs, nous ne les connaissons que sous ce nom : « travailleurs migrants » Le mot dit, tout est dit ! Pourquoi sont-ils là ? D’où viennent-ils ? Que vivent-ils ? l’interrogation monte en nous, vite étouffée... Ils sont tout proches de nous, mais nous ne savons rien d’eux. On dit qu’ils sont là, parce que chez eux c’est la misère et le chômage. L’espoir d’un avenir meilleur, pensons-nous, ne vaut-il pas toutes les peines et toutes les souffrances du présent ? Plus ou moins consciemment c’est ainsi que nous répondons à la question que les travailleurs migrants provoquent en nous. Et pourtant combien voient cet espoir prendre corps ? Si nous les côtoyons d’un peu plus près, nous nous rendons compte combien la réalité est différente ! Quelle est faite bien davantage de déracinement, de mépris et de rejet ; que pèse sur beaucoup de ces hommes et de ces femmes la menace de demeurer toujours des « travailleurs migrants »

Exploités et exclus...

Leur présence à nos cotés constitue, de fait, une grave interrogation sur notre société tout entière : le phénomène d’immigration a pris une telle ampleur, en Occident et à travers le monde, qu’on ne peut plus y voir un élément accessoire et marginal de notre organisation sociale. Or, il faut bien le constater ; ce que notre société considère en eux, ce qu’elle demande à ces hommes venus de tous les horizons du Tiers-Monde, c’est leur force de travail, les valeurs qu’ils portent ne l’intéressent pas : ce n’est pas même le refus de les reconnaître, c’est une totale indifférence. Et cette indifférence suffit à faire des travailleurs migrants les plus pauvres des prolétaires : eux dont la culture est compté pour rien, qu’ont-ils d’autre en effet, dans l’ordre de la « civilisation », que leur force de travail ? Aussi leur entrée dans le monde occidental se fait-elle au dernier échelon de la hiérarchie sociale. Tous cependant ne sont pas sur la ligne de départ avec les mêmes chances, car tous n’ont pas les mêmes possibilités de comprendre et d’assimiler la culture occidentale, à la lumière de leur propre culture. Qu’en est-il dès lors des plus défavorisés d’entre eux, ceux dont l’héritage culturel et le mode de vie dans le pays d’origine étaient les plus éloignés des nôtres ?  écrasés sous le poids d’une société qui ne reconnaît pas leurs valeurs ;  réduits à des conditions de vie et de travail insupportables ;  sans véritable accès à une qualification professionnelle ni possibilité de rencontre avec le pays qui les reçoit, ces travailleurs immigrés ne risquent-ils pas d’être entraînés dans une spirale de marginalisation et d’exclusion ? Le prix que ces hommes sont prêts à payer pour sortir de la misère est très grand... Mais la capacité d’un homme à vivre en terre étrangère et à y souffrir un état de servitude, n’est pas sans limites.

... plus encore dans leurs enfants.

Mais peut-être est-ce sur les enfants de ces travailleurs migrants que pèse la plus lourde menace. Ils vivent écartelés entre deux cultures. La nôtre, l’occidentale, étale ses mirages sans donner les moyens d’une intégration et d’une reconnaissance véritables. Trop sûre ou prisonnière peut-être d’elle-même, elle est dans l’impossibilité de prêter attention et valeur à l’autre. Comment l’enfant, tellement malléable et influençable, ne verrait-il pas dans cette assurance une supériorité de fait ? Quelle n’est donc pas la stupéfaction incrédule et douloureuse de cet enfant de voir ses avances repoussées ! D’échec en échec, vient le moment où la confiance fait place à la révolte et à la violence. Quelle seront, dès lors, ses chances d’avenir professionnel, social, familial ? Comment trouvera-t-il une identité sociale qui lui est refusé et qu’il ne sait lui-même où chercher ? « Je ne sais plus moi-même qui je suis »

Au-delà d’une politique d’accueil.

Il faut se rendre à l’évidence : les condition d’existence des plus défavorisés parmi les familles de migrants, ajoutées à leur plus grande vulnérabilité, sont l’expression la plus claire d’un refus de rencontre de la part du pays d’accueil. L’urgence de l’action est pressante : elle se situe à tous les niveaux, tant pédagogique que politique. A défaut d’une telle prise de conscience et des mesures qui s’imposent, c’est tout un peuple qui, à travers ses jeunes, est menacé de sous-prolétarisation. « Il est des portes fermées qui sont pires que des prisons »

Igloos n°82, 3ème trimestre 1974, pp 5-9, 1974 : « Au carrefour de deux cultures : des jeunes migrants en danger de sous-prolétarisation ».