Novembre 2006/4

N°200 - Une histoire qui nous engage tous

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Numéro 200, Une histoire qui nous engage tous

Auteur : Jean Tonglet, directeur de la Revue Quart Monde

La Revue Quart Monde que vous tenez entre vos mains porte le numéro 200. Elle est en effet l’héritière, en novembre 1986, des cent vingt numéros parus de la revue Igloos née en novembre 1960. A cette date paraît le numéro 0 d’un bulletin ronéotypé, au format A4, sous le titre Les Igloos , Journal de la « Fraternité de l’Espoir », dont le gérant provisoire est René Schaller. Rédaction, administration et imprimerie renvoient à une seule adresse : Château de France, Noisy-le-Grand, Seine et Oise. Composé de dix neuf feuillets, le journal est illustré par un dessin : une des baraques en forme d’igloo du camp de Noisy-le-Grand, surplombée d’une mappemonde où l’on devine les contours de l’Europe, de l’Afrique et des Amériques. Le journal, multilingue, comprend des articles en français, anglais, allemand, néerlandais et espagnol. Les auteurs sont pour la plupart les volontaires d’un été, de quelques mois ou plus, venus d’Allemagne, de Suisse, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne et d’ailleurs, à l’appel du père Joseph Wresinski, lequel signe lui aussi deux articles.

Changer les hommes

Il y livre, dans un langage étonnant, l’espérance folle qu’il met dans ces jeunes venus passer quelque temps dans ce hameau de misère que constituait le camp de Noisy-le-Grand. « Sur la table de mon bureau, quelques-unes de vos lettres sont là, éparses. Les unes et les autres m’annoncent leur venue au Hameau le 1er mai, en juin et cet été, ou bien, elles expriment leur reconnaissance des jours passés à Noisy pendant les vacances de Noël ou de Pâques. L’une a été postée de L... Elle est signée de Nicole. Celle-ci a vécu à Pâques, parmi nous. Voilà ce qu’elle dit : « J’ai compris, et maintenant, je suis heureuse ». N’est-ce pas le lot de Noisy de changer les hommes ! Et peut-être, grâce à lui, parmi ces jeunes gens et ces jeunes filles qui, depuis six ans, viennent au camp de Noisy, un Vincent de Paul ou une Catherine de Sienne se lèveront d’au milieu d’eux, qui, non seulement entendraient l’appel du Christ : « Misereor Super Turbam », « J’ai pitié de cette foule », mais encore inventeraient, nouveau Pascal de l’an 2000, l’équation de l’appétit et du pain, découvriraient l’équilibre du blé sans acheteur et des foules sans pain, réuniraient le loué et le bafoué dans une même cité d’amour ».

Le numéro 1 paraît à la fin de l’année 1960 . Le secrétariat s’excuse auprès des lecteurs de les avoir fait attendre : un incendie a ravagé les locaux du bureau des Amis du Hameau le 30 novembre, détruisant archives et dossiers. Ce numéro parcourt les articles de presse parus au cours des années 59 et 60 au sujet du camp de Noisy-le-Grand. Les brefs extraits choisis sont ponctués de commentaires, souvent incisifs du père Joseph. Ainsi, après une série de titres d’articles relatant les incendies à répétition qui se produisent au camp, il épingle celui de 20ème Siècle du 30 décembre 1960 : « Les incendies sont-ils volontaires pour toucher l’assurance ou un secours ? ». Le commentaire du père Joseph est lapidaire : « Combien la souffrance des nantis est grande pour en arriver à suspecter ainsi la douleur des pauvres... ». Dans ce même numéro 1, un dialogue s’installe, en guise de préparation à une session qui se tiendra au camp même les 29-30 avril et 1er mai suivants. Non signé, ce dialogue s’ouvre ainsi :

« Je crois comprendre ce que vous cherchez à exprimer. Au fond, la famille déshéritée est le « test » pour notre société, pour notre civilisation. (...) »

« C’est cela, tout ce que l’on fait pour la famille la plus petite, la plus négligeable qui est la famille déshéritée, est fait pour la famille en général. On ne peut construire une société en prenant comme mesure la famille la plus évoluée, sinon sa structure ne s’ajustera pas aux familles plus faibles. Mais ce qui convient à l’unité la plus faible convient nécessairement à l’unité la plus forte ».

Aimer et connaître.

Le projet que poursuit Igloos et qui, fondamentalement, est toujours celui de la Revue Quart Monde, est formulé ainsi dans le numéro 5, (novembre 1961). : « Beaucoup ne comprennent pas ce souci que nous avons d’informer, de faire connaître, d’expliquer. Certains pensent que nous devrions nous contenter d’aider, de secourir, de dépanner, d’encourager les familles des bidonvilles. Ceux-là ont raison de nous crier : « Casse-cou, faites attention de ne pas vous réduire à un intellectualisme de la misère qui peut devenir stérile ». Nous les en remercions car ils nous aident à ne pas nous écarter de ce contact humain fait de présence, d’écoute, de communion et de délicate intervention. Mais aussi : comment être présent si le genre de vie des bidonvilles nous échappe, écouter sans connaître le sens des actes, communier à l’inconnu, aider sans savoir les besoins ? (...) L’une et l’autre attitude sont complémentaires, ne se condamnent, ni ne se rejettent : aimer pour connaître et connaître pour aimer sont les fondements de toute approche fraternelle ».

Premières photos

A partir du numéro 13 paru en juin 1963, la photographie apparaît progressivement. Une apparition timide d’abord pour illustrer des articles parlant de la condition des enfants, de la situation des bidonvilles en région parisienne et ailleurs et d’autres thèmes encore. Dans le numéro 19 , en novembre 1969, un médecin ayant partagé la vie des équipes du Mouvement ATD Quart Monde dans un bidonville rend compte de ce qu’il a observé en publiant la fiche médicale d’un enfant du bidonville. 33% des enfants qu’il a rencontrés présentent des signes de rachitisme ! En contrepoint à ce tableau terrifiant, le peintre Jean Bazaine dessine le portrait d’un enfant du bidonville qui ouvre une magnifique méditation qui nous aide à comprendre « qu’une unique chose compte pour cet enfant, que celle-ci conditionne son bonheur ou son malheur, qu’il puisse aimer, que ceux qui l’entourent s’aiment, que lui-même soit aimé ». La photographie prend une place de plus en plus importante. C’est le cas en particulier du numéro 27-28 au printemps 1966 dans lequel est encarté un reportage d’une dizaine de pages réalisé par Loïk Prat, sur le bidonville de La Campa, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis.1

Les numéros parus en 1966 et 67 donnent une large place à l’action menée à Noisy-le-Grand et dans d’autres lieux de grande pauvreté de la région parisienne en faveur de la promotion des enfants et de leurs familles. Les programmes préscolaires et les portes qu’ils ouvrent vers un autre avenir sont présentés et évalués. Le combat pour obtenir la reconnaissance d’un véritable droit à la promotion familiale pour les familles issues des bidonvilles est également illustré.

1968 : un nouvel élan.

Le 1er numéro de l’année est un numéro double, daté janvier-février-mars-avril 1968, et porte le n° 39-40 . Le format A4 est abandonné, pour un format 10 x 20, avec une couverture cartonnée et, à nouveau, la photo. Ce numéro est étonnamment moderne pour l’époque et reste d’une actualité incroyable. Précédant une dénonciation sans concession de l’évacuation du bidonville de La Campa à La Courneuve, illustrée à nouveau par un reportage de Loïk Prat, le texte « La violence faite aux pauvres », signé par le père Joseph Wresinski affirme que « notre ordre, notre raison, notre justice, créent au plus pauvre un ordre singulier, il doit s’anéantir et devenir l’oublié ». A cette violence de l’indifférence et du mépris, à cet ordre violent qui engendre la violence, le fondateur d’ATD Quart Monde en appelle à la « violence de l’amour » : « Celle qui provoque les vraies révolutions, profondes et définitives, les résurrections qui rendent vie, respect, honneur, gloire et bonheur à tous les hommes... à laquelle nous sommes voués les uns et les autres... du fait que nous sommes véritablement des hommes et que nous avons pris conscience qu’aucun autre homme ne peut jamais nous être étranger ou ennemi ».

Mai 1968 : Un peuple parle !

Les événements de mai 1968 surviennent un mois après la parution de cet Igloos sur la violence faite aux pauvres. Mais si, au cours des événements de mai, il y eut bien quelques tentatives d’associer les populations des bidonvilles au mouvement en cours, au risque de les instrumentaliser une fois de plus, la période fut plutôt une période de désolation pour les familles des bidonvilles et des cités de transit. Pour une population dépendant largement des aides publiques, des allocations sociales, familiales et autres, les effets d’une grève prolongée des services publics comme la poste, furent désastreux. La pénurie, la faim, le manque de tout firent leur réapparition et le Mouvement ATD Quart Monde dût s’organiser pour pallier ces carences en créant des comités de solidarité chargés de gérer la réception et le partage des sommes et des denrées recueillies. En même temps, il proposa à ces comités d’ouvrir des Cahiers de doléances par lesquels le peuple de la misère pouvait témoigner de son existence, de son désir de s’en sortir, de sa volonté d’être traité avec honneur. Le numéro 41-42 d’Igloos , sous le titre « Un peuple parle » présente une synthèse des ces Cahiers, donnant la parole aux habitants des cités et quartiers les plus pauvres de Stains, Mulhouse, Orly, Créteil, Reims, La Courneuve, Saint-Denis, Toulon, Noisy-le-Grand, etc. Igloos invite ses lecteurs à signer ce manifeste, et annonce qu’il sera diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires et transmis aux corps constitués de la Nation, aux organismes responsables du respect des droits. « Nous qui, avec nos enfants, sommes contraints de vivre dans les conditions de vie les plus difficiles, nous qui, en France ou dans notre pays d’origine, avons de père en fils été mis à l’écart des fruits des réformes et du progrès, demandons aujourd’hui les moyens et les pouvoirs de participer à la transformation de la société et d’en être les bénéficiaires au même titre que tous les autres. Nous qui avons été condamnés à demeurer au bas de l’échelle sociale, demandons d’être des hommes reconnus comme tels, c’est-à-dire capables d’assumer nos droits et nos responsabilités ». Assumer nos droits et nos responsabilités : c’est mot pour mot, dix neuf ans plus tôt, les termes que le Conseil économique et social fera siens en adoptant la définition de la grande pauvreté et de la précarité économique et sociale proposée par le père Joseph Wresinski dans son rapport du même nom ! Avec cet Igloos de mai 1968, la parole des plus pauvres a fait une entrée en force dans Igloos, qui prend peu de temps après comme sous-titre, Le quatrième monde. Il n’est pas possible de parcourir l’ensemble des numéros parus jusqu’aux années 70. Les temps sont durs, les moyens d’ATD Quart Monde ne lui permettent pas toujours d’honorer les échéances normales d’une revue. Des numéros doubles, ou parfois triples, tentent de rattraper le retard accumulé. L’essentiel est de ne jamais perdre le lien avec le lecteur, avec l’opinion et de faire entendre la voix des plus pauvres.

Un nouveau changement de formule intervient en janvier-février 1971  : Igloos prend un format de poche jusqu’au numéro 121, en novembre 1986, quand il deviendra la Revue Quart Monde. Ces numéros des années 70 et 80 font souvent plus de cent pages. Dans ce premier numéro de janvier et février 1971, la page 2 de couverture réaffirme le projet éditorial de la revue. On y lit : « Seule la Revue Igloos Le 4ème monde vous fait connaître la vie de la population sous-prolétaire, son destin, ses origines, son avenir, ses obstacles, ses difficultés. La revue Igloos paraît tous les deux mois et fait connaître ce qu’est le mouvement Aide à Toute Détresse, le résultat de sa pensée et de sa réflexion, l’évolution de la recherche et de l’action menées par les équipes Science et Service, pour la promotion des familles les plus démunies ».

Le temps des monographies.

Faire connaître la vie de la population sous-prolétaire  : Igloos y contribuera largement en publiant au cours de cette période de très nombreuses monographies familiales comme « Soleil interdit », « Colporteur et taupier », « Un quart de siècle avec un groupe familial en région parisienne », « Il a grandi tous les jours », sans oublier les trois monographies publiées dans un numéro titré « Pour une politique de la magnificence ». La Revue Quart Monde reprendra cette tradition en 1994, en publiant à l’occasion de l’Année internationale de la Famille, le récit de vie d’une famille du Grand-Duché de Luxembourg.

Mais Igloos illustre aussi l’action et la pensée d’ATD Quart Monde. L’action, dans les domaines les plus divers : le droit aux vacances, à la culture, au droit, à la promotion de la famille. La pensée, sur l’histoire, la mémoire « Comment libérer un peuple sans connaître son histoire ? » La revue relate aussi des combats politiques : pensons au « Bloc-notes du VIIème plan », dans lequel Alwine de Vos van Steenwijk rend compte de sa participation, comme représentante d’ATD Quart Monde aux travaux préparatoires à l’élaboration du VIIème plan, ou encore « Politique communale et Quart Monde ».

Oser le débat

Igloos, dès cette époque, rend également compte de travaux menés avec d’autres . Ainsi le numéro 87-88, « Une approche évangélique au service des hommes » publie des contributions de théologiens qui livrent en toute liberté leur réflexion propre sur la pensée développée par ATD Quart Monde. Le numéro 84 avait ouvert la voie de manière particulièrement audacieuse en publiant, l’intégralité d’un article de Claude Liscia paru dans la revue Les Temps Modernes, dans lequel l’auteur faisait le procès du Mouvement ATD Quart Monde, le rendant complice de la politique d’enfermement et de contrôle social menée par les pouvoirs publics à travers la création des cités de transit. Il fallait oser publier un tel brûlot et y répondre ensuite, point par point, pour en démonter une par une les limites, les erreurs et les contradictions, et affirmer la vraie portée du combat du Mouvement ATD Quart Monde.

Si je m’attarde sur ces deux numéros d’Igloos, mais d’autres pourraient s’y prêter aussi, c’est parce qu’ils me semblent les plus annonciateurs du virage qu’allait représenter la création en 1986 de la Revue Quart Monde.

Le contexte d’une mutation.

Daniel Fayard en parle dans la suite de ce numéro 200 : les années 85 et 86 sont les années de la rédaction du rapport Grande pauvreté et précarité économique et sociale pour le compte du Conseil économique et social dont Joseph Wresinski avait été nommé membre en 1979. Préparer un tel rapport, le rédiger, chercher le consensus dans une assemblée aussi diverse que le CES, a représenté un effort gigantesque de recherche, d’investigations diverses, d’auditions d’acteurs et de témoins privilégiés. Cela a nécessité aussi un effort énorme pour trouver un langage acceptable par tous, dans lequel puissent se retrouver aussi bien les représentants des syndicats ouvriers que les organisations patronales, ceux des agriculteurs ou des classes moyennes et des professions libérales. Dans ce contexte naquit l’idée, concrétisée en octobre 1986, de transformer Igloos qui le plus souvent était une revue mono-thématique écrite par un ou deux auteurs, rarement plus, en une revue d’articles, de manière à permettre une diversité d’expressions, y compris d’expressions contradictoires. Dans l’éditorial qu’il signait dans le numéro 121, sous le titre Point de rencontre avec le Quart Monde 2, le père Joseph Wresinski écrivait : Cette revue a pour mission de devenir un point de rencontre et de réflexion sur les chances que la génération d’aujourd’hui doit saisir pour que le refus de la misère continue à prendre mieux corps dans cinq, dix, vingt ans. Elle doit donc continuer à traduire une communication profonde avec les plus pauvres. Sans cette communication nous n’aurions pas d’ancrage dans la réalité et, surtout, comme c’est trop souvent les cas dans les études sur la pauvreté, nous nous tromperions d’interlocuteurs. Il faut que la réflexion sur la pauvreté enrichisse la compréhension que les plus pauvres ont de leur situation, ainsi elle renforce ceux qui refusent le plus la misère. Cette nouvelle formule d’Igloos doit encourager ceux qui ont la chance d’être formés et de pouvoir s’informer, à se mettre à l’école des plus pauvres. Avec eux nous deviendrons capables de découvrir les progrès dont nos sociétés sont capables aujourd’hui et demain .

79 numéros plus tard, avons-nous été fidèles à ce projet ? Ce n’est pas à nous de répondre à cette question. Au moins avons-nous essayé, avec les équipes successives réunies autour de Louis Join-Lambert, Xavier Godinot et moi-même d’être à la hauteur de cette ambition. Un pas important a été franchi en 2003 avec la création du site internet de la Revue Quart Monde , par lequel vous pouvez progressivement avoir accès aux archives des anciens numéros.

Un site internet

Avec ce site internet, de nouveaux lecteurs s’annoncent, jusqu’au bout du monde. Une chance inouïe d’avancer vers de nouveaux points de rencontres entre la pensée et la vie des familles les plus abandonnées et ceux qui débattent des questions de société et décident peu ou prou de l’avenir, dans des engagements pris à titre personnel ou professionnel.

Tel est l’enjeu en effet. La revue est un moyen privilégié de mettre les personnes et les familles qui affrontent chaque jour la grande pauvreté au cœur des débats de société - et tout prochainement en France autour de l’élection présidentielle. Gagner de nouveaux lieux de diffusion, de nouveaux lecteurs, ne serait-ce pas un signe que le refus de la misère continue à prendre corps dans les nouvelles générations ? Merci à chacun de vous d’avoir ce refus chevillé au corps et ... la Revue Quart Monde parmi vos lectures essentielles.

(Revue Quart Monde n°200, 2006/4)